Eva

Nos notes

Le premier film de Kike Maillo est un film rare. Comme avant lui Soleil Vert, Abattoir 5 et Les fils de l’homme, Eva fait partie de ces films qui arrivent à s’imposer comme des classiques instantanés. Comme eux, Eva refuse la surenchère tape-à-l’oeil, et préfère approfondir la richesse des thématiques qui composent l’histoire. Difficile ici de toutes les aborder. Si l’on doit se limiter à l’une d’elles, évoquons les passions et l’éclosion des sentiments. On est ici dans une variation en musique de chambre de l’univers spielbergien des relations familiales difficiles qui prennent l’enfance en otage.

Bien qu’Intelligence Artificielle soit pour lui une référence avouée, Kike Maillo pose les questions différemment. Plus pessimiste que Spielberg, on sent que, pour le réalisateur espagnol, l’intelligence artificielle est une utopie, qui est vouée à l’échec. C’est pourquoi les robots, quoiqu’omniprésents,  ne sont pas le centre du film. Eva n’est pas un film d’anticipation de robots, mais un mélodrame avec des robots. Le triangle amoureux qui se développe, et l’arrivée dans l’histoire d’Eva, font des robots de simples amplificateurs de la complexité des sentiments humains. Avant de se lancer dans une entreprise aussi folle que la fabrication d’une intelligence artificielle, il faut déjà comprendre comment nous fonctionnons. L’art autant que la science est un moyen d’y parvenir. Le cinéaste montre que l’humain est la machine la plus complexe qui soit, et que ce n’est déjà pas une mince affaire de vivre avec.

Si la romance qui se noue entre les adultes, bien que complexe, nous est familière, Kike Maillo approfondit l’idée cartésienne grâce aux liens qui se développent entre David et la petite fille. Alors qu’il avait quitté l’Espagne, 10 ans auparavant, laissant un projet de petit garçon robot en plan, David reprend goût à l’aventure, et décide de trouver l’enfant qui donnera son âme à la robotique. Ce n’est pas un petit garçon qui va éveiller chez lui la passion créatrice, mais une jeune fille de 10 ans. Claudia Vega, incroyable actrice que cette petite brindille plein de malice. Bien partie pour être une enfant star, elle y déploie une palette d’émotions bluffantes. On se surprend, très vite, à comprendre la fascination du scientifique face à la grâce et à l’aplomb de la gamine. Un trouble qui est loin de s’en aller lorsqu’on apprend, en même temps que David, qu’Eva est la fille de Lana avec qui il avait eu une liaison avant son départ. Qui est le père de la gamine, David ou son frère ? On le découvrira progressivement.

Eva est une belle façon d’illustrer la passion amoureuse, l’amour parental, la jalousie ou la découverte du pouvoir de la séduction chez les enfants. De multiples sources sentimentales, souvent complexes, où se nichent autant la douceur que la violence. Et ce n’est qu’en réussissant à contrôler ces foyers affectifs que l’on réussira à créer une parfaite intelligence artificielle, c’est à dire non-humaine. Cette perspective ouvre des réflexions philosophiques à la fois passionnantes et effrayantes. Kike Maillo refuse, avec raison, de donner une réponse à ces méditations, et préfère offrir au spectateur une heure et demie de grâce et de poésie, qui s’achève dans un final bouleversant. Une perle rare, donc, la naissance d’une actrice et un cinéaste à suivre.

Verdict ?

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

4 Comments

  • Répondre septembre 3, 2012

    GAEL

    L’actrice Marta Etura dont le charisme ( ^^ ) éclaire « Malveillance » est également la jeune scientifique qui fait tourner la tête aux hommes dans « Eva ».
    En Europe, seule l’Espagne actuellement réussi régulièrement à me passionner pour le fantastique et la science-fiction. « Malveillance » est plus un thriller hitchcokien, mais Jaume Balaguero à un vrai talent. Je me suis demandé comment j’aurais reçu « Malveillance » si j’étais une femme. Genre j’aurais eu un peu du mal a dormir.
    Excellent Luis Tosar.
    Oui, j’ai cru comprendre que beaucoup avaient ratés le film: manque de temps, de motivations parfois.

    • Répondre septembre 3, 2012

      John C. Leroy

      Ah oui… Ce charisme… Ahem.

  • Répondre septembre 3, 2012

    Martin

    Argh je l’ai raté lors de sa sortie alors que tu m’en avais parlé. Je vais le trouver en dvd. thanks !

  • Répondre septembre 3, 2012

    John C. Leroy

    Je me demande, après la lecture de cet article, comment j’ai pu passer à côté de ce film… Et je trouve de plus que le cinéma espagnol offre pas mal de perles au niveau fantastique, voire terreur. Pas de trop plein d’effets spéciaux mais une véritable suggestion, ainsi que l’implication du spectateur.

    Je ne peux m’empêcher de penser, là, à un film espagnol que j’avais découvert totalement par hasard au cinéma : « Malveillance ». Promo mal fait en france : affiche digne d’un slasher des années 70 avec une tagline signée Mad Movies. Mais une putain de tension psychologique d’un bout à l’autre. J’en profite pour le conseiller ici.

    Bref, « Eva » est sur ma liste de films à voir. Merci, Gael =)

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