A perdre la raison

Avant À Perdre la Raison, je n’avais vu aucun film de Joachim Lafosse, alors je suis absolument incapable de voir le film par autre chose que ce qu’il m’a semblé être.

Adapté d’un fait divers, qui est un sport très populaire chez les cinéastes – sport qui consiste à prendre le fait divers le plus dégueulasse dans ses implications possibles et de prendre un malin plaisir à se le reformer sous ses propres yeux, avec ses propres interprétations, propres complexes, propres idées, propres espoirs, propres problèmes, etc. à ce point que, du fait divers, il ne reste qu’un dire insignifiant dans les dossiers de presse – À Perdre la Raison raconte la perte de raison d’une femme qui doit s’occuper de quatre enfants insupportables tout en endurant la possessivité misogyne de son copain et d’un homme qui l’héberge.

Lafosse, ici, réussit à former son fait en un récit implacable, à la construction impeccable, très bien écrit et finalement très difficile à critiquer, parce que sans grand défaut. Pourtant, j’avoue personnellement ne pas voir d’intérêt aux imprécations que la réalisateur a envers son protagoniste, malgré que celles-ci soient très bien fabriquées.

C’est qu’À Perdre la Raison est un film qui me semblait n’avoir aucune idée pour lui. Du concept de base, s’est très bien développé un récit et, donc, arrive un film construit organiquement, mais qui ne semble, au final, pas n’être beaucoup plus évocateur que le concept l’était déjà. C’est un film plus que compétent, mais dont je ne vois pas l’intérêt, à prime abord.

Il y a au moins un moment qui marque un désir esthétique : un long plan séquence qui place Émilie Dequenne – incroyable tout au long du film – dans sa voiture chantant sur Femmes je vous aime de Julien Clerc avant de fondre en larmes. Il y a, ici, pour le spectateur, une possibilité d’assister à une pure performance d’actrice, ininterrompue par le montage, et celle-ci est remarquable.

Cela me semble curieusement ironique d’utiliser cette chanson précise pour représenter le point de non-retour de son personnage, dans un film qui consiste à traîner celui-ci dans la boue jusqu’à écœurement. Comme si, l’espace d’un moment, le réalisateur énonçait clairement sa volonté de faire souffrir son protagoniste simplement pour avoir un récit, et d’éprouver son actrice simplement pour avoir sa performance.

À mon sens, elle est là, finalement, l’idée. Celle qui explique le fait qu’un réalisateur prenne un fait divers semblable et en fasse un film. C’est le désir de mettre en scène la souffrance. Parce que, par la mise en scène, ce qui provoquait alors une ridicule incompréhension se transforme en tragédie, qui provoque une tristesse que certains prendront plaisir à édifier.

Personnellement, je ne comprends pas plus l’intérêt, mais au moins c’est bien fait.

« 26 janvier 1988, le monde change, Olivier Bouchard naît. Vingt-trois années plus tard, après avoir reçu les honneurs pour ses études en scénarisation cinématographique à l’UQAM, la plus prestigieuse université hippie d’Amérique du Nord, il fait un voyage culturel en France où il devient rédacteur vedette (parmi plusieurs autres) pour Les Fiches du Cinéma et Cinématraque. Sa cinéphilie est caractérisée par son amour des films ennuyeux, d’où son intérêt pour Alain Resnais, mais son écriture personnelle est définie par l’humble désir de fictionnaliser sa propre vie « avec le même talent qui se retrouvait chez Fellini ».

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