Merde aux Jeux Olympiques (et vive le Tour de France)

« On m’informe qu’un groupe d’attardés revient sur le peloton ! » Il est marrant, Thierry Adam. Comme si le peloton, c’étaient pas aussi des attardés.

Bon, je me moque, mais il faut bien l’avouer : la Grande Boucle, c’est un spectacle à part. Vous allez me prendre pour un con, mais je rêve d’une étape du Tour filmée par Béla Tarr, depuis la voiture-balai, façon Cheval de Turin.

Le coureur distancé n’a-t-il pas, lui aussi, quelque chose du vieux canasson (cheval fourbu, dirait Ferré), sur lequel s’abat tout le poids du vivant ? (Pas la peine de répondre : c’est une question rhétorique.)

J’aime le rythme du Tour. Peu d’éclats, pas de passing cinglant dans un angle improbable (Stefan Edberg, je pense à toi), pas d’arrêt-réflexe du goal en finale de la Coupe du Monde (Gianluigi Buffon, je te hais), mais tout au bout de l’effort, de la douleur et de la répétition (et parfois dans le déchaînement des éléments), la récompense du spectateur patient : la fin d’une journée de course, valant pour la promesse, dès le lendemain, d’une autre plus ou moins semblable. Du Béla Tarr, vous dis-je.

Je sais, c’est les JO. C’est pas qu’en général je déteste ça mais, cette année (comme les escrimeurs français), je passe complètement à côté. Toutes ces épreuves, ça me déconcerte.

Le trampoline, ça me fout la gerbe. Le cheval d’arçon, c’est chelou, je fais une sorte de fixation un peu malsaine sur les effusions de talc. La finale du 100 mètres nage libre, je suis parti pisser, du coup j’ai tout loupé.

Le marathon, quand j’ai appris que Dzibz le courait pas, j’ai décidé de boycotter.

Le volleyball de plage… Vous vous foutez de ma gueule ? Pourquoi pas une épreuve de gonflage de bouées ? Et pour la finale des mots fléchés sur gazon, on a des chances de médailles ?

Et puis il y a le basket, vraiment le plus con des sports. Ces putains de godasses qui couinent sur le parquet, c’est à se foutre en l’air.

Et le ping-pong, la blague, ils sont tous chinois. Tout le monde a naturalisé des chinois. Les quarts de finale, c’est des chinois-espagnols qui affrontent des chinois-français, pour savoir qui va affronter le chinois-chinois en demies.

Et le saut en largeur. Et la water-belote. Et la lutte greco-roumaine. Et le lancer de carabine. Tous ces sports qu’on n’a pas l’habitude de voir, vous ne vous demandez pas pourquoi, précisément, on n’a pas l’habitude de les voir ?

Et puis, pas évident, le temps d’un 200m nage libre, de s’attacher aux personnages. L’inconvénient d’un programme pléthorique, accouchant d’un interminable multiplex, un récit façon Nolan, dissimulant la faiblesse régulière de ses parties en zappant de l’une à l’autre. « J’vous interrompts, on n’oublie pas l’escrime, on revient tout à l’heure au basket : il se passe quelque chose du côté du triathlon… » Un bonheur de split-screener, lorsque la beauté du sport relève du suivi opiniâtre et entêté d’un effort et d’une stratégie dans la durée.

Comme souvent dans ces moments-là, je m’en remets aux commentaires. Pour moi, les Jeux, cette année, se résument donc à Patrick Montel violé par Nelson Montfort (je sais que c’est à prendre au sens figuré, mais j’ai maintenant toutes ces images dans la tête, ils se chauffent sur des vidéos de Ben Johnson, c’est dégueulasse), Jean-René Godard soulignant la « langueur propre aux antillais » (sous l’oeil gêné du décidément gentil Teddy Riner), et les sous-entendus douteux sur les performances britanniques (qui, rappelons-le, sont, depuis la Guerre de Cent Ans et la Bataille de Montmuran, régulièrement contrôlés positifs à la créatine).

Non, à la Wii, les Jeux, c’est sûrement très sympa. Mais, calé dans mon canapé, moi, je préfère le Tour de France. Un barnum dont la magie doit beaucoup à ses exégètes : les envolées lyriques de Thierry Adam (« Il est presque à l’arrêt, le coureur de la Rabobank ! Il serre les dents ! On assiste au chemin de croix du coureur néerlandais ! – tu parles d’un parallèle : si le Christ avait grimpé le Golgotha – col de deuxième catégorie – à bicyclette, ça se saurait), les questions débiles de Gérard Holtz dans l’Après-Tour (« Aujourd’hui, vous perdez vingt-huit minutes sur le maillot jaune. Arrêtez-moi si je me trompe : vous n’étiez pas très en jambes ? »)…

Bon, j’entends d’ici les sarcasmes. C’est, prétendront les moqueurs, le charme très relatif d’une télévision hors d’âge. Le Village Départ (émission précédant le lancement de chaque étape), c’est un peu l’héritier du Midi-Première de Danièle Gilbert. Jeane Manson chante entre deux dégustations de foie gras, et c’est toute la France de Giscard qui resurgit. Aller simple pour Chamallières, la classe. Mais c’est aussi (ne riez pas) l’honneur du service public. Les anecdotes de Jean-Paul Olivier sur tel château cathare, telle sous-préfecture du Bas-Rhin (sans lui, comment sauriez-vous que l’on surnomme Collonges-la-Rouge le rubis du Limousin ?), ça suffit à racheter une saison de variétés avec Daniela Lumbroso.

Alors pourquoi, cette année, le Tour m’a-t-il fait moins d’effet ? La course folle des régionaux de l’étape (« Mon pôpa et ma môman m’attendaient à l’arrivée, alors j’avais à coeur de sortir du peloton »), ou celle des français le 14 juillet (lorsque me revient,  non sans émotion, la victoire de Jalabert à Mende en 95), avaient un peu perdu de leur charme.

Pour tout dire, même les Alpes m’ont semblé moins hautes. Une question d’arithmétique ? Depuis mon entrée en sixième, le Mont-Blanc n’a pris que trois mètres (4807, disait-on alors, pour 4810 aujourd’hui) lorsque, de mon côté, j’en gagnais cinquante. Et moi, je ne me fous pas de la neige sur le crâne pour gruger.

Pierrick Fédrigo se dépêche : ce soir, le dernier à la douche est privé de gel pour les fesses.

Les champions d’aujourd’hui manquent-ils de panache ? Le maillot du meilleur grimpeur était-il vraiment plus classieux sur les épaules de Pantani ? Le port de l’oreillette, les consignes de course ont-elles tué toute spontanéité ? Ou suis-je plus bêtement devenu adulte ? Carax avait raison de nous le rappeler : la beauté est dans l’oeil de celui qui regarde. (Citer Godard en évoquant Roland-Garros, c’est attendu. Carax et le Tour, c’est déjà moins évident. Je me donne beaucoup de mal pour faire reluire ma Haute Culture, transversale et impertinente, dans le ciel de votre ignorance.)

C’était pourtant chiant, non, les années Indurain (la machine à gagner de l’équipe Banesto, qui était alors au cyclisme ce que Nadal, le bifteck de Majorque, est au tennis) ?

N’empêche que ce petit plaisir, bien qu’entamé par les années, garde ceci de précieux qu’il n’est pas si partagé. C’est un fait, le cyclisme n’a pas les faveurs des soirées parisiennes.

Avec le temps, le foot est devenu classieux. Autrefois synonyme de beaufitude, il suscite aujourd’hui l’engouement des CSP +, qui ne manquent pas de relever, en connaisseurs, le génie de Léo Messi, ou les loupés de « cette chèvre de Brandao » (comme l’a dit leur prophète Pierre Ménès dans le Canal Football Club).

Même le rugby (ce lâcher de vachettes qu’on voudrait nous faire prendre pour un sport, sous prétexte qu’on a balancé un ballon dans l’enclos) est devenu branché (ou câblé, comme disait Mitterrand à Mourousi : « Aujourd’hui, on dit câblé, ou bien chébran. »)Je sais de quoi je parle (c’est assez rare pour être souligné) : lors de l’avant-dernière coupe du monde, pour avoir raillé l’équipe de France, je me suis fait engueuler par une conne qui me reprochait de manquer à la « cohésion nationale«  (« C’est important, la victoire d’une équipe ! Ça fait rêver les gens ! Surtout en temps de crise ! »).

Et si le plus beau des spectacles sportifs – celui que l’on peut applaudir sans débourser le quart d’un SMIC ; où, dans la torpeur estivale, la France des canapés communie avec celle des camping-cars ; où, à quelques arpents du sommet de l’Aubisque, l’échappé solitaire croit discerner l’Olympe (et deux dauphines plutôt bonnasses de Miss Béarn sur le podium) ; où, du sang, de la sueur et des larmes de deux-cents héros aux cuisses glabres, on extrait l’alambic de la gloire (d’un coup, j’ai chaud, mes veines ont triplé de volume et j’ai des bouffées de lyrisme – ça doit être l’EPO qui commence à faire effet), c’était le Tour de France ?

En ce qui me concerne, une chose est sûre : si je devais grimper le Tourmalet, moi, ce que je voudrais dans l’oreillette, c’est la voix de Gérard Holtz.

3 Comments

  • Répondre août 14, 2012

    THOMAS

    Ah, mais il m’arrive aussi d’avoir un coeur… Même pendant une épreuve des JO !

  • Répondre août 14, 2012

    Jérôme Wurtz

    très beau le tour de france. Tu as oublié de nous parler du film de Louis Malle « Vive le Tour » qui est un pur régal (http://www.youtube.com/watch?v=A3EHJjHP6yc & http://www.youtube.com/watch?v=A3EHJjHP6yc) et du tour du notre postier national: Tati.

    Et non pas « merde au JO ». Lors de la finale 3000 Steeple homme quand Kemboi saute dans les bras pour faire un gros calin à Mekhissi-Benabbad, c’est tous simplement beau, riche d’humanité et j’ai coulé ma larme

  • Répondre août 9, 2012

    John C. Leroy

    Dieu, que c’est beau ! Autant de lyrisme sportif en une fois… L’émotion me submerge.

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