My Soul To Take, un slasher crépusculaire

Nos notes

Il fut une époque où lorsqu’un grand cinéaste sortait un petit film plein de défauts, il avait l’assurance d’avoir des critiques-cinéphiles derrière lui, pour assurer une certaine reconnaissance, si ce n’est au film, au moins à l’auteur lui-même. Cette époque est révolue. Au moindre faux pas, le cinéaste se retrouve seul face à son film. Alors que pendant une trentaine d’années on en faisait des génies, des cinéastes comme John Carpenter, Georges Romero, Dario Argento, Joe Dante ou dans une moindre mesure Paul Verhoeven souffrent aujourd’hui, plus que des échecs publics, de ne plus être soutenus par la critique, à un moment où ils en auraient pourtant besoin. Il n’y a vraiment pas de quoi se réjouir de voir les films de ces cinéastes sortir, au mieux, en DVD.

Parmi les maîtres de l’horreur qui ont émergé il y a une trentaine d’années, seul David Cronenberg fait preuve d’une intelligence commerciale en tirant son épingle du jeu. En poussant son cinéma à la métamorphose, à dépasser le genre pour aller vers une cérébralité tendant à l’épure, jusqu’à la beauté abstraite d’un Cosmospolis, le cinéaste canadien a élargi du même coup le cercle de ses défenseurs, et devient un monstre de festivals. Tout comme Cronenberg, Wes Craven est un intellectuel, mais au lieu de suivre l’exemple de son collègue, il semble être a son aise dans le genre horrifique, et en particulier le teen-movie horrifique. En étudiant dans ses films le public qu’il vise, il évoque les pulsions humaines que la jeunesse a du mal a canaliser. En s’inspirant de La Source de Bergman pour sa Dernière Maison Sur La Gauche, il constate que la jeunesse des années 70 n’est pas plus violente que celle du Moyen-Âge. La violence est humaine, le rôle de la société n’est pas de la réprimer mais de la canaliser.

Il se passionne aussi pour les visions, les rêves, le vaudou et les hallucinations. Dès les années 80, il interroge l’image elle-même. Avec Shocker, tout en démontrant l’inutilité de la peine de mort, il s’interroge sur la place étouffante de la télévision dans la société américaine, et sur sa fascination face au spectacle de la mort. On comprend vite que pour lui, l’objet télévision n’est qu’un transmetteur et non pas l’origine de la violence. Le vrai problème étant l’absence d’éducation à l’image. Avec Scream, Wes Craven reviendra à l’image et au rapport que la jeunesse a avec elle. Elle s’y amuse, ou reproduit parfois avec cynisme la violence diffusée par la télévision ou le cinéma. Dans sa suite, il pousse plus loin encore sa critique de la jeunesse en pointant son conformisme et sa passivité face aux effets de mode à la limite du fascisme. Entre les années 70 et les années 90 et 2000, alors que la diffusion des images se fait de façon galopante, la société n’a pas cru bon, ou n’a pas voulu donner à sa jeunesse les moyens de comprendre l’image, de l’utiliser plutôt que de la subir. L’image de la violence peut alors se diffuser tel un virus dans une jeunesse sans repère. Les deux premiers Scream sont bien plus que des teen-movies horrifiques, ce sont de véritables cours d’apprentissages à l’image.

Cette voie du teen-movie horrifique, au premier abord plus commerciale, est paradoxalement plus risquée. Puisqu’en se limitant au genre et à la jeunesse, il se retrouve à suivre toujours le même schéma. Si bien que le risque de lasser le public est grand. En persistant dans la franchise Scream (3 et 4), il pédale dans le vide et finit par se perdre dans ce qu’il déteste dans le cinéma horrifique actuel : le second degré systématique et le cynisme. Ses films se distinguent pourtant des autres slasher construits sur le même modèle : chez lui, la mort n’a rien de drôle.

My soul to take est donc un drôle d’objet, à l’encontre des règles du marché du cinéma de genre, le film reprenant les codes du Teen-Movie Horrifique comme si Scream n’avait jamais existé. On se prend à penser qu’il s’agit pour Wes Craven d’effacer les erreurs commises à la suite de Scream 1 et 2, de retrouver la simplicité et l’efficacité de ses premiers films. Sur ce point le film est réussi, My soul to take a tout de la petite série B à l’ancienne. C’est-à-dire que, si elle n’est pas dénuée d’humour, le second degré n’est pas systématique et le cynisme totalement absent. Il revient aux fondamentaux : une mise en scène des plus classiques, sans rechercher a épater le public. Il se montre, également, toujours aussi doué pour surprendre avec les mêmes ficelles et scotcher le spectateurs sur son siège.

En partant des mêmes bases que Scream, une bande de jeunes se faisant décimer par un tueur masqué, il emprunte un chemin bien différent, et nous offre un film aussi sec que profondément humain. Assez vite, on se rend compte que dans cette histoire, l’identité du tueur n’est pas ce qui intéresse le cinéaste. Il montre plus d’attachement au rapport de filiation, du père au fils, de la sœur au frère et au final d’un cinéma à un autre. Car il est évident que si tout commence avec la mort d’Abel, un œil est là pour le regarder. Wes Craven pose son regard fraternel sur un tueur, qui n’en reste pas moins humain. Une fois mort, l’esprit d’Abel hante le regard d’un réalisateur se prenant pour Caïn. Et ce n’est pas, non plus, un hasard si Bug, le héros schizophrène, est victime de vision. Il est, dans ce film, autant question de regard que de projection. Moins frontal que Scream dans son étude de l’image, My soul to take se débarrasse aussi, progressivement, autant des concepts de bimbos, de sportifs et autre petit génies, que du cynisme et du second degré qui collaient à la peau des précédents slasher du réalisateur. Le cinéaste revient alors à l’essentiel : l’humain et ses déviances, et au final la lâcheté ordinaire. Wes Craven, dans ce film, révèle un certain courage, probablement suicidaire, à avouer qu’il a donné son âme, mais qu’il souhaite avec ce film la reprendre, au risque de choisir le camp d’un cinéma passé de mode. Un combat qu’il n’est pas sûr de gagner, la production lui imposant de gonfler son film dans une mauvaise 3D, mais qu’il souligne par de petits détails, comme de mettre dans les mains de Bug, sympathique schizophrène, un vieux téléphone portable plutôt que l’I-phone que tout le monde s’arrache.

My soul to take, Wes Craven : Max Thieriot, John Magaro, Denzel Whitaker, 2010 sortie française 1er aout 2012, 1h47

Verdict ?

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

4 Comments

  • Répondre août 6, 2012

    GAEL

    Alexandre Aja a plutôt une belle façon d’aborder sa carrière américaine. Il assume son côté technicien, faiseur. Il le fait plutôt bien. Beau moment que ces deux naïades nageant totalement nues dans « Piranha 3D ». Et d’ailleurs pour le coup, la 3D est bien foutue. Pour l’instant c’est le seul cinéaste français qui a réussi à rester en vie à Hollywood.

    Oui pas beaucoup de boobs dans My Soul To Take, c’est vraiment un film à l’ancienne.

  • Répondre août 5, 2012

    John C. Leroy

    A voir, donc ! Même avec juste deux étoiles en boobs ^^

    Je viens de me dire que si on faisait un article sur « Piranha 3D », il faudrait plus que cinq étoiles en boobs… (Dear Nick, cette daube quand j’y repense !)

  • Répondre août 4, 2012

    Martin

    hello frérot,
    très envie de le voir maintenant 🙂

  • Répondre août 4, 2012

    THOMAS

    C’est décidé, je vais aller voir ça. (Il faudrait que j’écrive un truc, un de ces jours, sur les très beaux derniers plans de Scream 3, dans lesquels Craven se rachète un peu de l’échec de l’ensemble…)

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