L’Année Dernière à Marienbad, LE film parfait pour la frime

À la lumière du pas de prix gagné par son nouveau film à Cannes, de l’hommage en son honneur en ce moment au cinéma Champô et de son récent quatre-vingt-dixième anniversaire, je crois qu’il me faut expliquer mon appréciation et mon admiration pour Alain Resnais.

Resnais, c’est le réalisateur qui m’a initié au cinéma résolument chiant et qui a cristallisé ma propension à la frime cinéphilique. C’est l’une des figures centrales du gros cinéma d’art « qui divise », parce que c’est probablement l’une des premières à découvrir dans le parcours d’apprentissage de cinéma. C’est celui qui m’a donné mes premières armes de pédanterie cinématographique, nécessaire à établir ma supériorité dans les conversations entres élèves d’écoles de cinéma.

Voyez-vous, au Québec, le cinéma moderne est toujours introduit, dans les cours, par À Bout de Souffle, le grand classique de la Nouvelle Vague. S’ensuivaient irrémédiablement les yeux illuminés de jeunes adolescents incultes face à une découverte majeure complémentés par un talent certain pour l’hyperbole.

« C’est le meilleur film que j’ai vu de ma vie », disait-on, consolidé par le fait qu’un professeur venait de leur présenter un film où le protagoniste disait d’aller se faire foutre, ne sachant surtout pas que, quelques années plus tôt, Jacques Becker faisait déjà des films, bien vus par les figures académiques, où les gens se faisaient littéralement foutre.

Ma réponse était toujours la même : « Je préfère Resnais. De toute façon, Godard lui-même affirme que Resnais est le premier cinéaste sonore moderne. » Et ce, sans citer ma source, qui sont les cahiers jaunes, parce qu’on ne fait pas de notes de bas de page en conversation, on affirme, c’est tout, c’est comme ça, c’est la norme.

La private joke, façon Resnais

L’objectif de la frime cinéphilique est d’emmener directement le sujet sur un film non-vu ou, du moins, incompris, ce qui permet automatiquement d’établir sa situation de supériorité au niveau culturel. D’où l’intérêt du film d’art chiant, parce que l’on sait qu’il ne sera nécessairement pas vu par beaucoup, apprécié par encore moins, et qu’il sera un sujet de conversation difficile pour le non-adepte par sa complexité esthétique.

Mais voilà, si L’Année dernière à Marienbad est un film parfait pour la frime, je constate de plus en plus que pas tous les films de Resnais possèdent cette qualité. Avec le temps, le réalisateur a perdu son intérêt pour l’esbroufe et ses excentricités formelles sont devenues personnelles. Il ne les fait que pour lui, ses proches et son public déjà établi, sans l’irrévérence d’un vrai film chiant.

Vous n’avez encore rien vu en est probablement l’apogée. Resnais n’y réunit que ses acteurs et ses fans, s’amusant avec eux. Les autres on s’en fout, basta !

C’est bien beau tout ça, mais ça me donne que très peu de matériel dans les conversations. Je frime avec quoi, moi, là-dedans? Le film est chiant pour les non-initiés, mais pour être un bon film de frime, il faut que le film soit uniformément chiant, pour tout le monde. Insérer L’année dernière à Marienbad dans une conversation, c’est laisser croire qu’on est seul à ne pas s’ennuyer face au film alors que, comme tout le monde, on s’est endormi la première fois qu’on l’a vu.

Là si je parle du nouveau Resnais, j’ai peur qu’un connaisseur démontre qu’il a compris une référence qui m’a échappée. J’ai peur de perdre la face. Il me faut un nouveau réalisateur chiant.

Je pense à l’instant, le dernier Ackerman était particulièrement chiant…

« 26 janvier 1988, le monde change, Olivier Bouchard naît. Vingt-trois années plus tard, après avoir reçu les honneurs pour ses études en scénarisation cinématographique à l’UQAM, la plus prestigieuse université hippie d’Amérique du Nord, il fait un voyage culturel en France où il devient rédacteur vedette (parmi plusieurs autres) pour Les Fiches du Cinéma et Cinématraque. Sa cinéphilie est caractérisée par son amour des films ennuyeux, d’où son intérêt pour Alain Resnais, mais son écriture personnelle est définie par l’humble désir de fictionnaliser sa propre vie « avec le même talent qui se retrouvait chez Fellini ».

3 Comments

  • Répondre juillet 28, 2012

    GAEL

    A tout prendre, Hiroshima mon amour est bien plus chiant, bien plus frime…

    • Répondre juillet 28, 2012

      Booboo

      Pas vraiment en accord avec toi Gaël, au moins la narration d’Hiroshima a quelque chose de compréhensible. L’Année Dernière fait vraiment film d’art sans compromis, ce n’est pas pour rien que le producteur ne voulait pas sortir le film et qu’on avertissait les spectateur de son étrangeté (je ne citerai pas mes sources).

  • Répondre juillet 19, 2012

    Anne-C

    Chantal, on l’aime bien.

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