C’est peu de dire que le mois d’octobre a été mouvementé. Les blocus des lycées sont devenu un mouvement populaire, les manifs se sont enchaînées et les violences policières avec, le 17 octobre est passé et après lui un durcissement fasciste inquiétant s’est imposé, Pengo Bossio Wangi a été assassiné par Kévin T. fasciste biberonné à l’extrême droite française et ses médias, Mauricio K. est mort en garde à vue dans un silence assourdissant… Le pays connaît un glissement politique totalitaire et est peut-être déjà en bas de la pente. Et moi, à chaque retour de manif, j’ai regardé un film de Patricio Guzmán.

D’abord dans mes visionnages, il y a eu Nostalgie de la lumière, après le très festif 6 octobre. C’est un film sur la persévérance, sur la mémoire de la lutte et de la répression, sur les liens collectifs inattendus. Et c’est bien ça une manifestation : des gens apparemment sans lien sauf celui d’avoir la même idée à défendre, qui font part d’envies pour le futur mais évoquent et critiquent le passé pour avancer et le voir arriver. Dans ce films, parlent d’anciens prisonniers, un archéologue, un astronaute, des femmes endeuillées en quête de corps. Guzmán lie tous ces gens, il assemble leurs quêtes qui deviennent universelles avec leur simple but de remettre l’humanité en marche – en tout cas celle du Chili. La mémoire est donc considérée au même titre que la découverte, ce qui pourrait être paradoxal mais ne l’est bientôt plus quand on comprend la magnifique articulation du film qui est que sans la mémoire on ne peut pas découvrir d’avenir.
C’est aussi une merveilleuse archive car, dedans, celleux qui parlent sont porteurs des souvenirs que les dominants veulent faire disparaître et qui risquent de mourir avec eux. Gravés dans l’image, ils perdureront ainsi toujours. Elle est là aussi la lumière du titre, c’est celle de l’image et du projecteur qui témoignent. Le réalisateur l’a déjà prouvé avec La Bataille du Chili qui en parallèle d’un coup d’état dévoilait ce dernier, le dénonçait au monde, et le film reste aujourd’hui un document de mémoire et de référence de la plus haute importance. La lumière des étoiles, du cinéma et du désert où sont enterrés les corps est la même, il ne faut pas en oublier une seule sinon on oublie tout l’univers et l’humain qui en fait partie.
À la suite de Nostalgie de Lumière centré sur le désert au Nord du Chili, Patricio Guzmán descend au Sud dans la Patagonie pour parler cette fois-ci des indigènes et de l’eau dans Le Bouton de Nacre. Le film ne quitte pourtant pas les étoiles et les relie cette fois-ci à l’océan qui reflète le ciel dans un acte de double mémoire. Le souvenir des défunts est présent dans les étoiles dans la culture Kawéspar et l’eau, elle, n’est qu’un rappel constant de l’histoire, surtout quand les cadavres en sortent, quand on se souvient que l’horreur coloniale est venue par l’océan. Guzmán parle du génocide des populations autochtones et parvient à le relier sans forcer aux meurtres politique de masse durant la dictature de Pinochet.

Il montre comment le rapport à la nature et à l’eau a changé, comment en détruisant toute une culture en communion avec ce qui l’entoure, on a ouvert la voie à une chaîne de violence qui se sert de l’eau comme d’un cimetière ou qui la craint comme une étrangère. Dans ce chef-d’œuvre, le réalisateur reconstitue le Chili en art plastique comme il reconstitue un système de tuerie visuellement. Il accole par sa mise en scène la terre et les corps, l’Histoire et l’océan, les autochtones aux prisonniers du XXe siècle. C’est extrêmement émouvant, surtout lorsqu’il cherche une absolution poétique pour toutes ses âmes décimées qui doivent lutter contre l’oubli. L’imagination et la science fiction deviennent des refuges pour penser les millions de fantômes de l’histoire.
En rentrant du fameux 17 octobre, après avoir eu peur, après avoir couru, après avoir été gazée, j’ai visionné La Cordillère des songes. Moins poétique, celui-ci entre plus frontalement dans le coup d’État de 73 et ce notamment via les très courageuses images de Pablo Salas qui est resté et a documenté. En voyant les images tout en sachant pertinemment qu’on ne risque pas les mêmes choses que les chilien·nes à l’époque, on revoit ce que l’on a vécu dans la journée car la police est partout (dans le temps et l’espace) le même bras oppressif et brutal. Gazages, charges, canons à eau, matraques, il suffit ici de citer Renaud, « le fascisme c’est la gangrène, à Santiago comme à Paris ». C’est aussi important d’apprendre que même sous le fascisme les gens sont sortis dans la rue, ont bloqués, ont fait grève. On est nourri d’images de passivité dans les films, avec l’impression constante qu’on ne peut rien faire. Pourtant, et je vais continuer à citer de la musique mais cette fois-ci le groupe moins connu Daïtro « on peut toujours mieux faire, et c’est pas parce qu’on croit qu’il n’y a rien à faire, qu’il n’y a pas mieux à faire. » Sous le fascisme, sous l’exploitation, sous l’esclavage, dans les camps, en Palestine, personne ne cesse de lutter, il y a des gens pétris de courage et de désespoir qui continuent de croire que leur voix doit être entendue, que leur corps doit être vu.
Le film est plus théorique que les deux précédents et explique très clairement comment le néo-libéralisme découle du fascisme, comment les deux se comprennent, se complètent, s’enfantent. C’est très fort d’expliquer cela car ça permet de comprendre le mal-être du réalisateur qui ne guérit pas. Même avec la fin de la dictature, l’utopie de Allende n’est pas revenue car le capitalisme a tout pourri et ceux qui s’enrichissent sous le fascisme s’enrichiront sans lui. En parlant ainsi de nos économies, Guzmán prouve qu’il n’est pas tourné que vers le passé. Son obsession du coup d’état est la conséquence direct d’un présent sans mémoire et d’un monde libéral qui n’est pas ce qu’il aurait pu être, même une fois Pinochet parti. Le film est tellement touchant avec cette Cordillère qui devient le mur mental d’un homme traumatisé à vie par le 11 septembre 73. Mais cette chaîne de montagnes forge aussi une protection, comme la citadelle d’un Chili qui autrefois, entre son désert, sa mer et sa montagne, gardait tous les rêves et espoirs de la gauche.

Aujourd’hui, lorsque j’écris cela, on est le 6 novembre et c’est le cœur décimé que je repense aux leçons de Guzmán, à son effort désespéré pour faire comprendre l’horreur du fascisme à travers le temps. Il est mort il y a bientôt 2 mois, dans un Chili gouverné par l’extrême droite. En France, le nombre de gardes à vue record, les enfants mutilés, les fascistes en roue libre, le gouvernements qui fait passer des lois autoritaires, les réseaux qui vendent nos messages, les couvres-feu, les demandes de couper internet, l’arrestation d’une influenceuse à la sortie de son avion, l’assignation à résidence de militants le samedi 31, ne sont que quelques exemples liberticides qui font penser aux images de Guzmán. On pourrait me rétorquer que Pinochet tuait les prisonniers. Il ne faut pas attendre cette extrémité pour agir, car quand elle sera là et elle l’est déjà un peu, il sera bien trop tard. Le bouton de nacre du film éponyme le prouve au travers de cet objet : l’Histoire n’est pas faite de coïncidences, mais de répétitions. À nous de briser le cycle au lieu de le regarder impassibles en pensant « qu’on y est pas encore ».
« Travailleurs de ma patrie, j’ai foi en le Chili et en son destin. D’autres hommes surmonteront ce moment gris et amer où la trahison prétend s’imposer. N’oubliez jamais que bientôt s’ouvriront à nouveau les larges avenues qu’empruntera l’homme libre pour bâtir une société meilleure. Vive le Chili ! Vive le peuple ! Vivent les travailleurs ! Ce sont mes dernières paroles et j’ai la certitude que mon sacrifice ne sera pas vain, j’ai la certitude qu’il sera pour le moins une leçon morale qui frappera la félonie, la lâcheté et la trahison. » – Salvador Allende

