Dans le Nord-Est de la France, agriculteurs et chasseurs se font la guerre. Les sangliers, trop gros et trop nombreux, dévastent les cultures. Brun, céréalier au bord du gouffre, craque et disparaît. Un an plus tard, Fulda, un gendarme explosif et Stéphane, une psy en crise, enquêtent. Ce qu’ils découvrent les dépasse. Ce qui naît entre eux aussi.
Si les films d’auteur.e ayant pour cadre la ruralité contiennent en germe la promesse d’un cocktail hautement inflammable (en tout cas, cela s’est souvent vérifié), celui-ci n’échappe pas à la règle. Présenté à la Quinzaine des cinéastes, le premier long-métrage de Sarah Arnold a amplement mérité son prix (Label Europa Cinemas). L’Espèce explosive est un petit bijou pop, aussi précieux qu’un badge collector d’un groupe des années 1980. Bref, de la pure orfèvrerie rock’n’roll. Et tiens, sa sortie début octobre coïncide – quasiment – avec l’ouverture générale de la chasse…
Polar psychanalytique autant que romance animale (et vice versa), L’Espèce explosive évacue le réalisme pour glisser vers le loufoque et le hors-piste kaléidoscopique, sous tous les angles possibles (satirique, militant, parodique, documentaire, féministe…). En résulte une drôle d’enquête sur fond de lutte des classes (et des sexes), à fleur de peau. Un article paru en 2012 (Campagnes à feu et à sangliers – Libération) a inspiré l’ensemble du projet, la réalisatrice-scénariste y piochant moult éléments pour les dialogues, jusqu’au titre de son film. Le fait divers parfait, cinématographique à souhait, avec un arrière-plan politique non négligeable. Le sous-texte ? Des sous-bois qui symboliseraient l’inconscient du pays. Aux campagnes de rectifier le tir ? Pas seulement. Il s’agit peut-être (et surtout) de modifier le regard que l’on veut bien y porter. Quand un territoire a valeur de loupe et dit quelque chose d’une société – quitte à faire s’entrechoquer les époques…
Parachutée à Epernay, dans la Marne, lorsqu’elle avait neuf ans, Sarah Arnold n’en finit pas de recycler le panorama local (ses court-métrages donnent le ton), révélant le charme pittoresque sous l’austérité première. Fort heureusement, il y avait le beau-père qui répétait à la maison avec son groupe punk (le bien-nommé NIHIL), et c’est parti pour les suivre en concert à l’arrière de la bagnole ! En voilà une bonne école. À l’éco-anxiété ambiante, Sarah Arnold rétorque en brandissant un manifeste d’éco-rébellion qui fout la banane. Désobéissance toute, coûte que coûte, et même pas peur. Et, hasard ou pas, tel un écho à un livre aussi mince qu’édifiant : Promenons-nous dans les bois – Pour le dimanche sans chasse, du Collectif Un jour un chasseur (éd. First, coll. « Prenez position », 2026). De quoi, mine de rien, relancer le débat sur les zones des ACCA.
Descente de laies, montée d’adrénaline
Face à cette espèce jugée invasive, chacun est prêt à tout. Ça se tire dans les pattes, ça se rentre dans le lard pour défendre son bout de gras ; ça dissimule, ça ment, ça fait semblant, ça « grince des dents » (dixit la soundtrack). Et puis ça s’embrase (et parfois ça s’embrasse), car le film célèbre avec malice le vivant, celui si vibrant que le frottement des ego crépite et fait des étincelles. D’entrée de jeu, penser à l’esprit décalé de Perdrix (la faute à la typo orange du générique ?) tourné en périmètre voisin (Vosges vs Ardennes) ; même gendarmerie désopilante, mêmes répliques-fléchettes, même rythme bédéesque (avec, là aussi, un bar comme sas de décompression)… Idem pour le coup de foudre champêtre sur fond de « guéguerre ». Puis c’est le dernier Delépine qui vient en tête, le truculent Animal Totem. Même combat : pléthore de bestioles, discours antispéciste latent, du western et de la bagarre. Et une trajectoire qui remet le rural au centre et critique ouvertement des deals peu glorieux passés au sommet.
Dès lors, l’Argonne (lieu de tournage de L’Espèce explosive, soit Meuse/Marne/Ardennes) a des allures de triangle des Bermudes du Grand-Est. Entre la colère des agri (pas aigris pour autant) et celle des chasseurs (forcément conservateurs), les fulgurances de Fulda, le soi-disant danger que représente Danjer (prononcez « Dennejir »), un officier Chaton pas si inoffensif et un Marchal qui joue au shérif tout en protégeant les intérêts de certains, c’est sûr, les balles sifflent en terrain miné. Jeu de ricochet (de cochonnet ?), de labour et du hasard, où, par association libre, tout peut péter à chaque instant.
« Sanglier ». Le mot trahit à lui seul la filiation, les liens du sang – un Brun dans le rouge, littéralement, pieds et poings liés à l’ennemi à cause de la passion du père, non partagée ; peau de cochon (et pas d’âne, rien à voir avec Perrault, ni avec Katerine, quoique) sur le dos. Quant au gland à se mettre sous la dent : faim différée, désir refoulé – assurément. Outre les suidés-stars, ça cause étable et basse-cour (dindon, lapin, vache, mouton…), compagnons domestiques et leurs versions figurées (chienne et chatte, présentes à l’appel, c’est franc du collier et raccord avec la playlist rap en mode explicit lyrics). Ou comment aller droit au but sous couvert de lapsus ou de malentendu, allez savoir. Et parmi tous ces spécimens (ni alpha, ni Roméo…), voilà que surgit soudain une thérapeute, afin que cette brigade brinquebalante réapprenne à verbaliser… à propos de sa propre pomme. Une croqueuse d’hommes, vraiment ? Plutôt de leurs fêlures et de leur maladresse.
Ella Rumpf déchire en psy sniper. De fait, sa répartie envoie paître son propre syndrome de la Schtroumpfette. Sans filtre, elle remet les mâles à leur place en reformulant tel un boomerang leur inconscient retors (mention spéciale au personnage de Vincent Dedienne) ; une traduction en simultané qui évite toutefois l’écueil d’une misandrie trop simpliste. Sur un scénario en mode commando (cinq cerveaux au total crédités), les dialogues, ciselés comme de la dentelle, font mouche. Lucides et profondément rafraîchissants, ceux-ci sont au service d’un film de genre qui a le mérite de se pencher vraiment sur les genres – et leur fluidité, fluides inclus.

Alexis Manenti incarne avec maestria Fulda Orsini, un gendarme corse borderline (pléonasme ?), adjudant rétrogradé en maréchal des logis-chef et muté dans une caserne paumée en pleine cambrousse. Si la série True Detective, le cinéma de Paul Thomas Anderson (Inherent Vice), Kelly Reichardt (Old Joy) ou Hal Hartley (Simple Men) ont nourri l’œil de Sarah Arnold, difficile de ne pas évoquer le Thunder Road de Jim Cummings (2018) autre objet allumé et démonstration jubilatoire de craquage en uniforme. On l’aura compris, la cinéaste lorgne davantage vers l’outre-Atlantique, se payant même le luxe de citer un plan de Mulholland Drive (celui-ci se devine sans mal – et outre la séquence bagnole infernale estampillée Lost Highway), ou encore de glisser un « double R » lynchien bien senti… Mais chut. Car c’est une brèche fantastique qui s’entrouvre par moments, de manière fugace, sous forme d’indices semés. Tantôt fluide, tantôt nerveuse, la caméra oscille entre vues aériennes, travellings, plongées et contre-plongées, joue avec les mises au point de façon subtile et colle aux protagonistes (animaux compris). Côté tempo, on est pied au plancher (des vaches). Mûri huit ans durant, le film s’offre une bande-son sur mesure qui flirte avec le sound design, et ce dès les premières images, instaurant d’emblée un climat équivoque – voire une grogne sous-jacente… Est-ce du lard ou du cochon ? Du sanglier pardi.
Une fin qui a du chien
C’est certain, la fin divisera et en laissera plus d’un.e sur le carreau (on vous invite à la découvrir par vous-même, sinon à la lire ailleurs). Cependant, celle-ci est d’une cohérence folle avec le reste, pouvant se résumer de la sorte : qu’importe le chemin, la manière ; jusqu’au bout faire tache, et alors ? De notre hypocrisie de spectateur à vouloir éviter ce que l’on crève pourtant de zieuter. En pleine poire. Sacrée Sarah. Finalement, c’est peut-être à travers cette trajectoire zigzag de sanglier – imprévisible mais somme toute ancrée au sol – que le film se distingue de son volatile cousin Perdrix. Là où Erwan Le Duc relooke Maud Wyler avec une robe rose vintage (lui donnant des airs de luciole de conte de fées, ce qui tranche un tant soit peu avec son attitude jusque-là, mais passons), Sarah Arnold laisse son héroïne attifée telle quelle (pas de panoplie séduction qui tienne), jusqu’à lui faire endosser l’uniforme… Aucune fragrance d’éternel féminin dans l’air. Ça cause plutôt « comme un militaire », comme lui fait remarquer Orsini. Tout est dit. Ce qui n’empêchera pas le charme d’agir… Et contrairement à Perdrix, pas de carnets intimes perdus-subtilisés-à chercher-à retrouver. La psy consigne à peine les séances, ou alors autrement, en griffonnant, toutes griffes dehors, car c’est le bazar dans sa tête à elle aussi. Seul Orsini se raccroche à l’écrit, par instinct, pour ne pas dérailler totalement, mais sans fioriture ni effet de style. À d’autres la poésie hein. À ne pas confondre avec ce puzzle polaroïd-bizarroïde – saupoudré d’inquiétante étrangeté – épinglé dans le salon…

Enfin, petit bémol riquiqui (il en faut bien un) : quel dommage de voir si peu à l’écran ce colosse d’acteur qu’est Jean-Louis Coulloc’h ! En même temps, sa simple présence – mutique qui plus est – durant les dix premières minutes (à peine) suffit à le faire exister à l’état de rumeur pour le restant du film. Et comment ne pas souvenir de lui dans Lady Chatterley – l’adaptation du sulfureux roman de D.H. Lawrence par Pascale Ferran –, où il incarnait ce garde forestier taiseux et sensuel (au sens premier du terme)… Pas complètement un hasard donc, si on le retrouve dans le même genre de décor, voyez.
L’autre « espèce explosive » en question, c’est bien évidemment de nous dont il s’agit, pauvres humains gouvernés (et trahis) par leurs drôles d’hormones (dont adrénaline, cortisol, insuline, ocytocine, etc., bref, pas-que-ce-à-quoi-vous-pensez). Entre tenter de donner un sens et préserver le non-sens, s’efforcer de trouver l’équilibre. Un fil rouge qui, outre le sanglier (réel et sous hallu), aurait à voir également avec le chien (de l’Argonne à Argos, en clair). On le rencontre souvent tout au long du film, et de toutes sortes : le border collie de Brun, un fox terrier et sa portée dans la grange de Learnel, un chiot labrador – on le suppose – trônant sur le zinc de l’estaminet de Lara… Par extension, le film pourrait être, pourquoi pas, une ode aux chiens de chasse, ces grands fracassés des battues de leurs satanés maîtres… Et en parlant des canidés, ça tombe bien, on en connaît un dont l’œuvre protéiforme est truffée.
Jusqu’à nouvel ordre
Last but not least, voici donc Bertrand Belin en capitaine (insensible) de gendarmerie. D’une sangle de guitare aux sangliers, d’un ampli Marshall au patronyme de Marchal, à croire qu’il n’y a qu’une trace de Rangers. Et tiens, tant qu’on y est, 5à7 films a produit ce long-métrage, tandis que son label n’est autre que… Cinq7. Ça alors. Non vraiment, le musicien-poète-écrivain semblait tout désigné pour être de l’aventure. Aux antipodes du crooner lettré – mais aussi de ses quelques rôles précédents –, il est ici ripou ordinaire, chefaillon beauf (pour ne pas dire misogyne), la nonchalance non plus dandy mais tout simplement empâtée. Comme une volonté de casser son image ? On aurait presque envie de l’en soupçonner. Cependant, que l’on ne s’étonne pas tout à fait de le voir incarner une figure d’autorité parmi cette galerie de sympathiques toutous (qu’il ne côtoie pas du reste).

Aussi, remercions infiniment Sarah Arnold de lui avoir refilé autre chose que le rôle du mari, du père ou de l’amant (rôles auxquels il était bien souvent cantonné jusqu’à présent). De quoi révéler son véritable potentiel d’acteur justement. Next ? Et puisque le musicien cultive, depuis ses débuts, une classe so british (il a même enregistré deux albums à Sheffield), profitons-en pour souligner que L’Espèce explosive tend indéniablement vers l’esprit d’outre-Manche. De ce point de vue, impensable en effet de passer à côté de la sitcom (antique ou anecdotique d’aucuns diront, et ceux-là snobons-les vite fait), The Thin Blue Line (soit Mr Fowler, Brigadier chef), petite pépite essentielle du genre (voyez par vous-même). L’Angleterre (option « Madchester ») s’invite de toute façon, via le T-Shirt insolite arboré par Learnel à l’effigie du groupe New Order (sans le son en prime, dommage).
À cela, et sous couvert d’allusion à Moby Dick, s’ajoute un certain slogan chaud bouillant – ou quand le capitaine Achab fait entendre malgré lui, et vu le contexte, l’acronyme ACAB, qu’on vous laisse le soin de traduire n’est-ce pas… Toujours est-il que New Order (la team à Barney et rien d’autre of course) vs gardiens de la paix chargés de le maintenir, ce fichu ordre, avouez que ça a de la gueule. La pagaille totale ? Oui mais en bande organisée. Comme quoi, il ne faut jamais sous-estimer la belle humeur punk des agriculteurs, ni celle des gradés dissidents – et encore moins celle des réalisatrices nées dans les années 80.
L’Espèce explosive, de Sarah Arnold, avec Alexis Manenti, Ella Rumpf, Vincent Dedienne, Jean-Louis Coulloc’h, Pascal Rénéric, Bertrand Belin, Jade Fiess, Thierry Godard…, en salles depuis le 7 octobre


Très sympa cette critique, pour une mise en valeur d’un film qui l’est tout autant. Merci.