People and Meat : vieilles carnes

Au Festival du Film Coréen à Paris, on aime les films chaleureux qui réconfortent les âmes en peine. On aime ces histoires de familles qui se déchirent pour des broutilles mais se retrouvent autour d’un bon repas, d’enfants qui créent des liens qui dureront une vie entière avec leurs parents autour d’un ragoût de kimchi, de groupes d’ami·es qui refont le monde à mesure que les bouteilles de soju se vident. Mais aujourd’hui je vais vous parler de viande, de barbaque, où plutôt de celleux qui n’ont plus les moyens d’en manger. People and Meat de Yang Jong-hyun nous invite à la table de trois retraité·es qui, comme beaucoup d’octogénaires en Corée du Sud, vivent au ban de la société dans un dénuement indigne de leur grand âge.

Hyeon-jung vit seul dans sa vieille maison familiale et essaie tant bien de gagner sa vie en ramassant des cartons dans son quartier, tout comme U-sik, qui habite seul avec son chat Nabi. De son côté, Hwa-jin est une modeste marchande de légumes qui donne le peu qu’elle gagne à un petit-fils qui lui rend trop rarement visite. Dans une autre vie, ces trois là seraient ami·es de longue date et se retrouveraient de temps en temps pour évoquer leur jeunesse autour de grillades de bœuf. Seulement voilà : nos héros viennent tout juste de se rencontrer et n’ont plus un radis Enfin si, des radis, ils en ont, c’est l’argent pour la viande qui leur manque. Dans l’impossibilité d’en acheter, U-sik va échafauder un plan. Et si, à plus de soixante-dix ans, nos trois compères faisaient leur premier resto-basket ?

Cette première péripétie qui lance l’intrigue de People and Meat agite deux éléments constitutifs de la Corée du Sud moderne : la pauvreté de la vieillesse et l’omniprésence de la viande à table. Beaucoup de vieilles personnes, aussi bien en ville qu’à la campagne, ont été abandonnées par leurs familles. Si à la campagne, on peut parfois compter sur la bienveillance des voisin·es, en ville, a fortiori dans une métropole comme Séoul, tout coûte de l’argent, à commencer par le toit qu’on met au-dessus de sa tête et la nourriture qu’on avale. Hyeon-jung a deux enfants partis vivre à l’étranger et ne leur parle plus depuis des années. Au-delà des difficultés de la diaspora à mettre de l’argent de côté pour en envoyer aux parents, il y a aussi une incompréhension profonde entre les différentes générations de sud-coréen·nes.

Beaucoup d’anciens sont mal vus des jeunes parce qu’ils pensent que tout leur est dû et qu’ils se permettent de parler familièrement à tout le monde. C’est un problème qui existe dans toutes les cultures qui ont longtemps valorisé la place des anciens : dans nos sociétés modernes, le contrat social qui unissait les générations a été brisé par l’individualisme inhérent au capitalisme. Dans leur jeunesse, les personnes âgées respectaient leurs ainé·es et attendent que les jeunes générations d’aujourd’hui en fassent de même. Face à une remise en cause des privilèges liés à l’âge, qu’ils ont subi autrefois sans pour autant pouvoir en profiter aujourd’hui, beaucoup se braquent et deviennent les parias de leur propre famille. Ce phénomène aggrave également la paupérisation des retraité·es de Corée du Sud : si Hyeon-jung ne parle plus à ses enfants, ils ne risquent pas de lui envoyer de l’argent.

Un film qui mérite de cartonner

À cette pauvreté s’ajoute le prix d’un élément central des tables coréennes : la viande. Si vous vous intéressez à la gastronomie sud-coréenne, vous aurez certainement remarqué l’omniprésence de la protéine animale à la carte des restaurants ou dans les recettes traditionnelles. Malgré la crise économique, le marché de la viande continue de prendre de l’ampleur dans le pays et rares sont les cuisines où cet aliment est absent. C’est aussi un symbole de statut social, puisque la viande coûte cher.

Son absence rappelle aux plus âgé·es les temps de disette de l’après-guerre. On consomme de la viande en extérieur, dans les restaurants ou sur les marchés de nuit, mais aussi chez soi, dans les recettes transmises de génération en génération. C’est même devenu un des éléments centraux de la hallyu, la vague culturelle sud-coréenne qui déferle sur le monde entier depuis vingt ans. Il suffit de parcourir la liste des programmes sud-coréens sur votre offre de SVOD préférée pour constater l’omniprésence des émissions et des documentaires sud-coréens qui ont pour sujet la viande, qu’elle soit de bœuf, de porc ou de poulet. Ce n’est donc pas un hasard si les personnages de People and Meat sont à ce point obsédés par la viande.

Pourtant, très rapidement, ce sujet laisse place au cœur du film : une histoire d’amitié au soir de leur vie. Ensemble, ils vont retomber en enfance. Quel plaisir de voir ces trois vieillards se sentir vivants pour la première fois depuis des années parce qu’ils ont dû s’enfuir en courant pour ne pas pas payer l’addition. People and Meat est un film très drôle, qui nous rappelle aussi que la vie continue après soixante-dix ans et que l’on n’a pas à se cacher pour attendre de mourir dans un coin.

Que l’on décide d’apprendre une langue étrangère pour la première fois de sa vie, que l’on enfile de précieux atours pour aller flâner dans les beaux quartiers ou qu’on festoie comme des rois alors qu’on n’en a pas les moyens, chaque petit acte de rébellion contre cette règle tacite qui voudrait qu’on meure en silence loin des regards est un triomphe d’humanité. En cela, People and Meat prend le contrepied de Journey There, lui aussi projeté au FFCP cette année : on peut vivre mille choses même aux portes de la mort et choisir de rester en vie plutôt que de partir parce qu’on dérange. Plus que des passeurs de mémoire pour les plus jeunes, nos anciens sont des êtres à part entière qui continuent chaque jour un peu plus de découvrir tout ce que la vie à de beau à offrir. C’est un film merveilleux, aussi drôle qu’émouvant, dont la facture est par ailleurs admirable. Si vous êtes végétarien·ne, rassurez-vous : le film vous donnera tout de même faim de vie. Sacré poulet, quoi qu’il en soit.

People and Meat, un film de Yang Jong-hyun, avec Park Keun-hyong, Jang Yong et Ye Su-jeong. Projeté au FFCP 2026.

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