En Route To : j’y vais, j’IVG

Rares sont les films qui parviennent à proposer une perspective inédite sur un sujet donné, a fortiori quand le thème en question a déjà fait l’objet de nombreuses variations au cinéma. C’est le cas de La Zone d’Intérêt de Jonathan Glazer qui convoque l’horreur des camps de concentration nazis et de leurs gestionnaires pour mieux tendre un miroir à notre aveuglement contemporain. On peut également mentionner I Saw the TV Glow de Jane Schoenbrun qui traduit la souffrance de la dysphorie de genre dans un langage filmique très éloigné de la manière dont les cinéastes l’abordent la plupart du temps. Enfin, pour citer un film que la personne qui écrit ces lignes apprécie un peu plus, The World of Love de Yoon Ga-eun jette aux orties tout le misérabilisme qu’on aurait pu croire inhérent aux récits d’agression sexuelle pour mieux parler de la guérison d’une victime.

En Route To, premier long métrage de la réalisatrice sud-coréenne Yoo Jae-in, s’inscrit dans cette catégorie de films qui élargissent l’espace de discussion autour de leur thème. Il était programmé ce dimanche comme pièce de résistance de la section Portrait de la vingt-et-unième édition du Festival du Film Coréen à Paris. En Route To raconte l’histoire d’une lycéenne enceinte de son professeur porté disparu, tiraillée entre la perspective d’élever un enfant seule et le parcours semé d’embûches qui mène à l’avortement dans une Corée du Sud encore réticente face à l’idée de laisser les jeunes femmes disposer de leur propre corps.

Au fil du récit, Yoo Jae-in dessine de nombreuses perspectives sur son sujet. On découvre une multiplicité de regards et de trajectoires de vie à mesure que le scénario introduit de nouveaux personnages. Aux craintes et questionnements initiaux de l’héroïne s’ajoutent les points de vue d’une mère célibataire qui porte encore les stigmates de son choix, mais aussi d’une jeune femme qui a opté pour l’avortement dans un pays où l’IVG n’est légal que depuis cinq ans, de camarades de classe, de professionnel·les de santé et enfin de la compagne du professeur porté disparu, très soucieuse de protéger la réputation de son conjoint. Ainsi, le film rejoint Les Bonnes Étoiles du réalisateur japonais Hirokazu Kore-eda au club très fermé des œuvres qui présentent une diversité d’opinions sur un sujet de société sans pour autant prendre parti. Chez Kore-eda, trois femmes et deux hommes discutent d’avortement, de parentalité et d’abandon. Si En Route To aborde des thèmes similaires, la réalisatrice expurge cependant de l’équation le regard masculin : seules les personnes concernées par la possibilité d’une grossesse expriment une opinion, à de très rares exceptions près. C’est aussi ce qui fait la richesse du film et participe à en faire une œuvre profondément féministe.

Y a quelque chose qui cloque…

Sans jamais sombrer dans un didactisme qui nous éloignerait de ses personnages au profit de sa thématique, En Route To développe également une belle histoire d’amitié entre la protagoniste et une camarade de classe. Parce que l’accès à l’IVG, même s’il est aujourd’hui légal, reste un chemin de croix pour les mineur·es, surtout lorsqu’elles sont isolées, le récit multiplie les péripéties et les rencontres. Entre une administration inflexible et un corps médical à l’avenant, les deux jeunes femmes vont être mises à l’épreuve de bien des manières. Pourtant, le film conserve une certaine légèreté grâce à des ruptures de ton fréquentes et réussies dont le cinéma sud-coréen a le secret. De l’aveu même la réalisatrice, Yoo Jae-in avait envie de réaliser un film lumineux sur le thème de l’avortement, par opposition aux œuvres considérées comme majeures sur le sujet, comme Quatre mois, trois semaines, deux jours de Cristian Mungiu. Si elle parle du cinéaste roumain avec déférence, on distingue tout de même une pointe d’agacement dans les paroles de Yoo Jae-in, comme si les hommes étaient incapables de parler du sujet sans axer leur film sur la souffrance des jeunes femmes. Jamais l’irruption de la comédie dans En Route To ne parait incongrue. Bien au contraire, elle renforce notre attachement aux personnages.

Cette volonté d’aller à contre-courant est d’autant plus admirable qu’il s’agit d’un film de fin d’études. En Route To a été entièrement financé par la prestigieuse Korean Academy of Film Arts, une école de cinéma dont sont d’ailleurs issus de grands maîtres sud-coréens dont Bong Joon-ho et Choi Dong-hoon. Grâce au savoir-faire de sa réalisatrice et du producteur Joh Keun-shik, qui a également produit Hail to Hell de Lim Oh-jeong ainsi qu’A Tour Guide de Kwak Eun-mi, En Route To bénéficie d’une mise en scène soignée et d’une direction d’actrices magistrale. Il n’est finalement pris en défaut que sur très peu de points. Son seul véritable angle mort est la question de la foi en Corée du Sud. Aucun personnage n’aborde le sujet, malgré le poids considérable du christianisme dans le pays. C’est peut-être aussi une manière pour la réalisatrice de nous dire que les tenants de la religion n’ont pas leur mot à dire en la matière.

Après son court métrage Ghwa the Last Name, qui portait déjà un regard neuf sur la pression sociale liée à la baisse de la natalité en Corée du Sud, Yoo Jae-in signe avec En Route To un excellent premier long métrage qui augure d’une carrière prometteuse pour peu qu’elle parvienne à la financer. Bravo !

En Route To, un film de Yoo Jae-in, avec Sim Su-bin et Lee Ji-won. Projeté au FFCP 2026.

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