Turgaud : le Beaujolais Yerzhanouveau est là !

turgaud yerzhanov

Karatas n’a beau être qu’une ville de fiction, qui n’existe que dans les steppes de cinéma du Kazakhstan, on commence à bien la connaître à force. Comme chaque année, les créations du cinéaste Adilkhan Yerzhanov sont diffusés à l’Etrange Festival, l’une de ses terres d’accueil de prédilection en Europe avec la Berlinale. Après nous avoir surpris avec le film d’horreur Cadet l’an dernier et l’aspect plus techno-urbain du contemplatifo-bourrin Le Maure de Karatas, Yerhanov revient aux gangsters et aux grands espaces déserts et silencieux auxquels ils nous a habitué avec Turgaud, titre qui semble venir d’une chanson intégrée au film et qui qualifie un garde du corps à la loyauté sans faille.

Comme souvent, on suit des personnages plus ou moins pourris, plus ou moins détestables, tous globalement violents à leur manière, dans un univers d’une cruauté inimaginable. Il n’y a plus de démocratie dans ce monde qui pourtant prend pour cadre une élection politique, mais qui ne concerne que des crapules et des forbans de la pire espèce… Une occasion pour Yerzhanov de créer des liens entre les pires truands de l’Occident et ceux du Kazakhstan, notamment un français à la dégaine bien Macroniste-Attaliste compatible, et un Russe trumpiste de la pire espèce). Le héros, ou du moins protagoniste du récit puisqu’il n’y a pas de héros à Karatas, est un mercenaire qui semble vouloir oublier toute contrainte morale en se cachant derrière son rôle « apolitique » de protecteur. Ce n’est pas parce que son patron est un voyou de la pire espèce, prêt à assassiner femmes et enfants sans scrupules, qu’il ne doit pas le défendre : il ne fait que son travail de garde du corps.

Yerzhanov's TURGAUD to Premiere at Berlin Critics' Week

Bien évidemment, c’est la réalité de cet effacement de la droiture morale qui va être testée par le film. Le protagoniste est évidemment joué par Berik Aytzhanov, l’une des deux muses de Yerzhanov, avec son mutisme habituel. L’acteur en est à un stade où sa simple présence, sa corporalité massive et intimidante suffit à installer aussi bien la force du personnage que toutes ses failles. Face à lui, une tueuse et mère très mutique aussi, campée par l’autre muse du réalisateur, Anna Starchenko. Le film joue sur leur rencontre à venir, parfois en se traînant un peu trop, mais il ne fait aucun doute que chacune de leurs scènes partagées sont les moments forts du film.

Les dernières productions de Yerhanov trempaient dans le surnaturel, et il en reste quelques gouttes dans les plans de Turgaud. Même si le récit ne l’appelle pas forcément, il y a quelque chose dans les silences, l’atmosphère et les lieux si vides de vie et de sens qui composent l’espace de l’action, qui donne l’impression de découvrir un monde hors du temps, parsemé d’une mystique qui n’est pas à sa place. Cela passe aussi par l’omniprésence de la musique, souvent répétitive avec un instrument à corde pincé traditionnel qui n’a que deux cordes et que le héros utilise pour jouer la même note en boucle. Yerzhanov installe ainsi une monotonie pour mieux la briser dès qu’il a fini par nous ensorceler, par nous plonger dans son monde si impitoyable qu’on ne peut qu’en rire bêtement ; comme pour mieux se protéger du réalisme de la bouffonerie qui s’étale sous nos yeux de cinéphiles.

Plutôt bon cru, donc.

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