Nicolas Winding Refn n’avait pas réalisé de film depuis dix ans. Alors OK, il a pondu deux séries entre-temps (Too Old to Die Young avec Miles Teller et Copenhagen Cowboy), et son amitié avec Hideo Kojima l’a transformé en personnage de la saga vidéoludique Death Stranding.
Mais surtout : lors du dernier Festival de Cannes, où il présentait justement son nouveau bébé, Her Private Hell (ou Son enfer secret en bon français québécois), il balance tranquillement qu’il a failli mourir en 2023. Et qu’il compte bien profiter du reste de sa vie : un moment particulier où le réalisateur danois fend l’armure, se montrant plus humain et émotif que jamais. Oui, on se souvient encore de sa masterclass à Paris à l’occasion de la sortie de The Neon Demon, où il se vantait de ne pas répondre aux questions du public qu’il jugeait mauvaises.
Alors qu’il recevait le Prix Cheval Noir à l’ouverture du 30e festival Fantasia, en l’honneur de l’ensemble de sa carrière, NWR semblait là aussi très ému avant de présenter Her Private Hell. Peut-être qu’on aurait mieux fait d’en rester là, tant la séance qui a suivi était aux antipodes de l’émotion de son réalisateur. Her Private Hell, même si on a tenu jusqu’au bout, c’était aussi le nôtre. On vous explique pourquoi.
Le démon du brouillard
Une sombre ville futuriste où les gratte-ciels dépassent de plus en plus les nuages. Des néons qui deviennent la seule source de lumière au milieu d’un brouillard omniprésent. Une jeune femme, Elle (Sophie Thatcher), erre dans les rues avant de rejoindre un hôtel aussi immense que vide. Son père, le réalisateur Johnny Thunders (no joke), l’a conviée pour un tournage… excuse pour renouer le lien avec son énigmatique belle-mère Dominique (Havana Rose Liu, qu’on adore absolument chez Cinématraque). Dans le même temps, un soldat américain, K. (Charles Melton), est à la recherche de sa fille disparue. Ces deux personnages errent dans la même ville, mais semblent ne pas partager la même dimension. Et pourtant, ils se retrouvent liés par un même mal : dans la brume, un tueur en série arrache la chair de ses victimes de ses gants ornés de diamants…
Il n’y a pas à dire : NWR est (et a toujours été) un putain de metteur en scène, et Her Private Hell en est une nouvelle preuve. La lumière, les couleurs, les maquillages, les costumes… On se croirait déjà dans un ersatz de The Neon Demon, en encore plus futuriste et fantastique. Et puis oui, évidemment, il y a des néons partout. Même le plan le plus simple du film semble avoir été travaillé pendant des heures, et tout cela ne fait que contribuer à ce monde d’apparences et de faux-semblants dans lequel évolue Elle… qui n’a littéralement aucune envie d’être là.
Le casting est en béton armé : tout le monde est incroyablement beau malgré la violence qui s’abat sur chacun des personnages. Dans une interview, Charles Melton avoue lui-même que son corps n’a jamais été aussi parfait que pour ce film. C’est vrai, merci Charles pour les travaux (et les abdos).
Au-delà de son imagerie qui convoque bien évidemment le giallo, NWR est aussi allé chercher le compositeur Pino Donaggio, collaborateur de grands réalisateurs de l’horreur italienne, dont Dario Argento, Lucio Fulci et Ruggero Deodato… mais aussi fidèle compagnon de Brian De Palma depuis plus de quarante ans. Bref : sur la forme, difficile de dire que le Danois se l’est coulée douce depuis dix ans.
Des néons et de l’objectivation : le film
Mais sur le fond, c’est là que tout s’effondre. NWR présente Her Private Hell comme un melting-pot de toutes ses obsessions. Entre autres : la beauté, les femmes, le sexe, la violence. Pour ça aussi, on est servis… mais pas tellement de la façon dont on s’y attendait. Malgré un casting essentiellement féminin, difficile d’oublier que ce film est bel et bien écrit par des hommes. Difficile de croire aussi que l’on peut voir ce film à peine quelques semaines après la sortie de Backrooms et Obsession, deux longs métrages écrits et réalisés par deux (très) jeunes cinéastes qui, eux, portent un regard bien plus critique sur leurs personnages masculins et sur la façon dont ils traitent les femmes. Ou même Companion, dans lequel jouait Sophie Thatcher l’an dernier.
C’est effectivement l’enfer : les femmes ne vivent ici qu’à travers le regard des hommes. Elles sont regardées, enviées, désirées… et surtout trucidées. Elles sont prisonnières d’archétypes complètement dépassés : la fille incapable de se détacher de l’image du père (que tout le monde appelle évidemment « daddy »), la jeune belle-mère tyrannique, ou encore le personnage de Kristine Frøseth, jeune actrice montante prête à tout pour se faire une place et réduite au cliché de la complète gourdasse.
Mais surtout : c’est chacun pour sa gueule. Le bon vieux trope de la rivalité féminine n’a pas à s’en faire : alors qu’un meurtrier étripe meuf sur meuf, la priorité, c’est que chacune s’en prenne à l’autre. Les femmes sont constamment mises en concurrence, objectifiées, violentées, puis renvoyées à leur propre supposée superficialité. Et tout cela est présenté avec tellement peu de distance que l’on finit par se demander ce que le film cherche réellement à dire, au-delà de « regardez comme les femmes sont belles quand elles souffrent ou se crêpent le chignon ».
Ça en devient tellement insupportable qu’on ne souhaite plus qu’une seule chose : que le film s’arrête. Simplement parce qu’après deux heures à regarder des femmes être objectivées et se faire massacrer, on finit par comprendre le véritable enfer de Her Private Hell : ce n’est pas son brouillard ni ce qui vient avec. C’est de devoir y rester jusqu’au bout.
Her Private Hell, un film de Nicolas Winding Refn. Sortie québécoise le 24 juillet 2026 et française le 23 septembre 2026. Présenté en ouverture de la 30e édition du festival Fantasia.

