Les coups de cœur de la rédaction : juin 2026

On a fait une pause « coups de cœur » en mai à cause de Cannes, mais nous revoilà avec plein d’amour à vous partager !

Captain Jim : L’événement S. S Rajamouli en France

Baahubali' Prequel Netflix Series Being 'Reevaluated'

Je précise que ce démon de Mehdi a encore pré-rempli ce dossier à ma place, et avait mis des blagues sur le musée Grévin. La raison ? Avec Cinématraque, on a été convié à assister à l’ouverture d’une salle dédiée à One Piece et l’équipage des Mugiwara. Oui je sais, c’est absurde. Autant de que l’on soit présent pour ça que de voir Luffy, Nico Robin et Franky dans un cabaret au musée Grévin. Après c’est vrai que c’était un événement incroyable, avec une performance scénique du chanteur du plus célèbre générique de l’anime, et tout.

Mais on est là pour parler de cinéma, et c’est pour ça que mon coup de cœur du mois est la venue du réalisateur indien S. S. Rajamouli en France. Pour rappeler le contexte rapidement : le cinéaste aux grandes fresques mythologiques avait tapé dans l’œil des festivaliers en France avec son revenge movie à hauteur de mouche Eega, puis continué de séduire les curieux et curieuses avec l’immense carton en deux parties la Légende de Baahubali. C’est à ce moment-là que j’ai sauté dans le train en marche personnellement, découvrant longtemps après les meilleurs experts sur les cinémas indiens en France à quel point les séances de cinéma peuvent être un moment festif et cathartique. Tout cela ne sera que décuplé pour la première sortie de RRR en France, le point d’orgue du cinéma de S. S. Rajamouli, et qui donnera lieu en 2024 à une séance mémorable au Forum des images quelques minutes après la victoire du NFP aux élections législatives. Tous ceux qui y étaient s’en souviendront à jamais.

Deux ans plus tard, l’éditeur vidéo Carlotta a réussi un grand coup en achetant les droits de Eega, Baahubali et RRR pour les repasser en salle et les sortir en blu-rays… Et pour couronner le tout, ils ont organisé une grande tournée du réalisateur en France, passé par Annecy pour introduire la série d’animation Baahubali, puis par Lyon et Paris pour des projections de ses films.

Je ne pouvais bien évidemment pas rater son passage, c’est pourquoi je me suis rendu à sa rencontre à la Cinémathèque, assis à deux places de Costa-Gavras, pour écouter S. S. Rajamouli disserter sur son rapport au cinéma, à la famille, au grand spectacle. Difficile de faire meilleur coup de cœur que ce moment, autant pour nous que pour lui puisqu’il apparaissait évident qu’il n’avait pas imaginé avoir un tel accueil. De quoi se mettre en appétit en attendant la sortie de son prochain film, dont il a pu parler un peu et préciser qu’en son cœur réside une histoire de père et de fils… On a HÂTE.

Julien : A Copa do Mundo no Recife de Kléber Mendonça Filho

Vous n’êtes pas sans le savoir, mais en ce moment le quotidien de bon nombre de gens de votre entourage est sans doute impacté par un événement que l’on appelle la Coupe du Monde de football. Même dans cette rédaction majoritairement indifférente aux charmes du ballon rond, on a réussi à trouver suffisamment de monde pour lancer une ligue Mon Petit Prono un tant soit peu compétitive, c’est dire. Bien sûr, l’enchaînement effréné des matchs rend parfois compliqué à tenir le calendrier des visionnages cinéphiles mais que voulez-vous, un République Démocratique du Congo – Ouzbékistan ça ne se vit probablement qu’une fois dans sa vie.

Alors pour ce mois d’exaltation footballistique entre deux tirades atterrées sur le délabrement moral de la FIFA et deux moments d’émerveillement envers ce divin artiste qu’est Michael Olise, je vous suggère d’appâter vos amis cinéphiles qui n’en ont rien à battre de ce jeu de baballe en leur proposant de redécouvrir une autre Coupe du Monde, celle de 2014, qui s’était tenue au Brésil, le pays du football. Et forcément, même le Brésilien préféré de Cinématraque, Kléber Mendonça Filho, il aime bien le foot. Alors quand le Mondial s’est arrêté dans sa ville de Recife à l’époque, KMF a sorti sa caméra pour livrer un petit essai filmique aujourd’hui visible légalement sur son compte Vimeo personnel, et tourné à l’époque dans le cadre d’une série documentaire pour la chaîne Sport TV, A Copa Passou Por Aqui (La Coupe du Monde est passée par ici). 

En un quart d’heure, le réalisateur filme le bouillonnement incomparable que provoque une Coupe du Monde, faisant résonner le déferlement massif de supporters du monde entier dans le contexte social et économique compliqué traversé par l’état de Pernambouc (celui-là même qui enfanta Juninho Pernambucano, le plus redoutable artificier de coups francs de l’histoire de notre belle Ligue des Talents). Comme un petit journal de bord intime de son expérience du Mondial, dans le stade comme dans la rue, Mendonça Filho capte les bruits de son Recife et lie le destin tragique de la Seleçao de 2014 au destin d’une nation qui, sans le savoir encore, allait sombrer dans le bolsonarisme quelques années plus tard. 

Les dernières minutes du court, les plus suggestives, sont aussi les plus poignantes : dans les ruines d’un stade abandonnées, Mendonça Filho fait défiler le commentaire radio du mythique Brésil-Allemagne, demi-finale de la Coupe du Monde 2014, et probablement le plus grand traumatisme de l’histoire de la Seleçao, balayée et humiliée 7 buts à 1 sur ses terres aux yeux du monde entier. Sauf que le commentaire n’évoque que les premières minutes du match, celles d’un Brésil encore plein d’illusions d’une sixième étoile sur le maillot, encore loin de se douter de l’ampleur du choc que le pays s’apprête à vivre. Bien que tourné il y a douze ans, ce A Copa do Mundo no Recife a des airs avec le recul d’une bien triste prophétie.

Gabin : Leviticus d’Adrian Chiarella

Leviticus, une version queer de It Follows ? Difficile de ne pas y penser tant le synopsis du premier long métrage d’Adrian Chiarella rappelle celui du film de David Robert Mitchell. Le réalisateur ne s’en cache d’ailleurs pas : It Follows fait partie de ses références directes. Une bonne manière de patienter en attendant They Follow, qu’on attend toujours ! Mais Leviticus ne se contente pas de préparer le terrain : il révèle surtout un cinéaste prêt à laisser son empreinte sur le cinéma de genre. La preuve ? C’est Neon, le distributeur américain qui collectionne les Palmes d’or, qui s’est empressé d’acquérir les droits internationaux du film. En France, il vient d’être daté au 7 octobre prochain chez Originals Factory. Et l’attente en vaudra largement la peine !

Naim et Ryan sont deux adolescents encore dans le placard qui vivent leur idylle naissante à l’abri des regards, dans une petite ville australienne. Leur quotidien bascule lorsqu’une entité démoniaque commence à prendre la forme de l’être qu’ils désirent le plus : l’un l’autre.

Quand je parle de ma passion pour les séries boys love, je reviens souvent sur le même constat : j’en ai assez des récits où les personnages queer semblent condamnés au malheur. Ou de ceux où leur identité se résume à la peur d’être rejetés. Malgré quelques évolutions (oui, je reparlerai encore de Heated Rivalry, qui n’aurait sans doute jamais pu exister sous cette forme si elle avait été produite par HBO plutôt que par la chaîne canadienne Crave), ce prisme demeure omniprésent. À l’inverse, les films de genre qui mettent en scène des protagonistes queer tout en explorant ce que signifie encore être queer aujourd’hui demeurent beaucoup trop rares.

Vous l’aurez deviné rien qu’à son titre : Leviticus s’attaque frontalement au poids de la religion dans certaines communautés et au rejet de l’homosexualité qui peut en découler. À cette conviction qu’un fidèle égaré doit être ramené « sur le droit chemin », coûte que coûte. Lorsque l’être aimé devient littéralement un démon, Naim et Ryan se mettent à douter en permanence l’un de l’autre. Plus inquiétant encore : ils sont les seuls à percevoir cette présence. Adrian Chiarella exploite brillamment ce décalage de perception pour installer une paranoïa grandissante. Les deux garçons ne peuvent compter que sur eux-mêmes… mais comment survivre lorsque l’on ne peut même plus faire confiance à ce que l’on voit ?

Oui, Leviticus est un film déchirant. Pas uniquement grâce à sa créature démoniaque, mais surtout par son portrait d’une homophobie aux multiples visages : des parents persuadés d’agir pour le bien de leur enfant (Mia Wasikowska nous écrase au rouleau-compresseur), des adolescents d’une cruauté implacable, des figures d’autorité incapables d’offrir le moindre refuge… En seulement quatre-vingt-dix minutes, Adrian Chiarella démonte les thérapies de conversion avec une intelligence qu’un certain They/Them n’avait jamais su atteindre il y a quelques années. Cette réussite doit aussi énormément à l’alchimie remarquable entre ses deux interprètes principaux, Joe Bird (déjà aperçu dans La Main des frères Philippou) et Stacy Clausen. Et alors que le mois de juin, celui des fiertés, s’achève, Leviticus demeure un rappel que l’homophobie est toujours là et continue de tuer.

Pauline : The Sword, de Patrick Tam

Peut-être connaissez-vous déjà My Heart is that eternal rose du même réalisateur hong-kongais, avec l’ultimate daddy boss Tony Leung, ou Nomad avec le regretté Leslie Cheung (à qui Cinématraque a décerné dans son dernier épisode d’On refait le Cannes le prix d’interprétation masculine conjoint avec Zhang Fengyi pour Adieu ma Concubine). Dans The Sword (1980), Patrick Tam s’essaye au wuxia, et il le fait très bien. Je ne vais pas vous résumer toute l’histoire, qui sans être compliquée est un poil rocambolesque (c’est attendu et même demandé pour ce genre de films après tout), mais sachez qu’il y a donc une épée, comme le titre l’indique, qui est accessoirement maudite, des amours contrariées et des morts tragiques, et surtout des combats au sol/dans les airs/partout super beaux.

La magnifique jaquette du média physique. Eureka Classics/Droits réservés

Recruté par la compagnie de production Golden Harvest (connue notamment pour avoir produit Enter the Dragon avec Bruce Lee) à la fin des années 70 afin de redonner un nouveau souffle à leurs films, Patrick Tam les a pris au mot et a essayé avec The Sword de s’éloigner un peu des standards du wuxia. Ici, pas de zooms intempestifs sur les visages des acteurs, le montage ayant même été pensé pour déconstruire l’image traditionnelle du héros. De l’aveu même du réalisateur, le personnage principal est d’ailleurs plutôt passif (même s’il se bat extrêmement bien). La fiche Wikipédia du film indique par ailleurs que Patrick Tam aurait demandé aux chorégraphes des séquences d’action d’étudier le script afin de construire lesdites séquences selon les personnages, et non d’improviser les chorégraphies à la dernière minute (le bon vieux temps…) Bref, un 86 minutes de pur plaisir visuel et de gros sentiments que je ne saurais trop vous recommander – vous pourriez même enchaîner avec le très différent mais génialissime The Furious ensuite, par exemple.

 

Mehdi : Le Champ des possibles, d’Aly Muritiba

Quelle terrible traduction du titre original (« Désert privé », littéralement), car Le champ des possibles, long-métrage brésilien de 2021, n’est ni un film sur les joies du développement personnel, ni l’adaptation d’un post LinkedIn. C’est plutôt l’histoire d’un ancien flic, viré pour une salle histoire, tombé amoureux d’une inconnue en ligne. Lorsque celle-ci arrête de répondre, il décide d’aller la retrouver. Et là je suis embêté car un élément majeur du récit peut être ou non considéré comme un spoiler. C’est d’ailleurs rigolo car d’après Wikipédia, la communication du film sur ce point est différente selon le pays. Aux Etats-Unis tout est révélé dès le synopsis, alors qu’au Brésil non. Bon, comme il s’agit simplement de la rubrique coup de cœur, je n’en dirais pas plus, même si clairement on comprend très vite le « twist ». Je dirais juste que Le Champ des possibles réussit à trouver une tonalité juste pour son récit qui peu paraître un peu convenu. Le casting y est pour beaucoup en apportant une sobriété bienvenue à cette histoire d’amour. Une belle petite surprise. Et promis ça ne parle pas de foot.

 

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