Disclosure Day : Steven Spielberg l’extraterrestre

Roswell, dans le Nouveau Mexique, en 1947. Au début de l’été, un appareil s’écrase sur terre et suscite rapidement des angoisses, des fantasmes et des rêves : ceux d’un contact inattendu avec une vie extraterrestre. Un canular ? Une histoire montée en épingle au moment d’une explosion de nouveaux médias de plus en plus démocratisés (la radio en tête) et d’une presse sensationnaliste qui joue sur les troubles d’un pays inquiet, en plein début de Guerre Froide ? Probablement. Néanmoins, la supposée vie extraterrestre excite les passions, à travers la fiction et les affabulations de personnes prétendument enlevées, et ce jusqu’à aujourd’hui.

En 1947 également, la même année que cet événement majeur dans l’histoire parallèle des OVNIs et des aliens, Steven Spielberg fait ses premiers pas (il est né en décembre 1946). Aujourd’hui âgé de 79 ans, le réalisateur dont le nom est encore le plus connu dans le monde, revient à sa propre fascination délirante pour ce qui vient d’ailleurs, longtemps après deux de ses plus grands films, E.T  et Rencontres du troisième type.

Avec son ami et co-scénariste David Koepp, son comparse depuis l’adaptation en film du roman de Michael Crichton Jurassic Park, il signe une troisième (quatrième en vérité si on compte Indiana Jones 4) approche de la rencontre entre les terriens et les extraterrestres, qui ne ressemble pas aux précédentes. Cette fois il s’agit d’un thriller moderne, une course contre la montre dans laquelle un lanceur d’alerte (Josh O’Connor) et une présentatrice météo (Emily Blunt) vont tout faire pour révéler au monde entier l’existence de la vie extraterrestre, malgré les obstacles tendus par une organisation gouvernementale secrète incarnée sur le terrain par Colin Firth. Un récit qui interroge les secrets, la vie et l’étrange par le prisme de l’espionnage, de la désobéissance civile, de la presse et du divin.

Passons rapidement sur la question de la qualité du film, puisqu’à ce stade il devient difficile de ne pas en dire que des banalités ou presque. Le public sensible à l’univers de Steven Spielberg, à sa manière de composer l’image et le mouvement, de rythmer une histoire, de laisser John Williams (probablement sa dernière création ?) incarner une émotion par ses mélodies sans pareilles, à ses obsessions thématiques, prendra indéniablement du plaisir devant le film. Si vous lisez Cinématraque et faites attention aux noms des plumes, vous savez que la personne qui écrit ces mots est un vendu à la cause, comme en témoignent les articles sur West Side Story et sur The Fabelmans. On admettra néanmoins deux trois béquilles dont le film aurait pu se passer : des dialogues souvent trop explicatifs dans les deux premiers tiers du film (surtout quand l’image raconte déjà tout par elle-même) ; ainsi qu’une certaine laideur dans les effets numériques, notamment dans ceux utilisés pour figurer des animaux… Même si ce dernier point est lui-même contrebalancé par le propos du film d’une certaine manière.

Disclosure Day : Bande-annonce du nouveau Steven Spielberg

Surtout, les plus réfractaires auront du mal avec la qualité première du film de Spielberg, à savoir sa grande naïveté. Cela passe d’abord par son approche de la figure extraterrestre, qui encore aujourd’hui chez lui a quelque chose qui semble tout droit sortir de l’époque de la Twilight Zone ; à la fois dans sa dynamique humaniste (même si le terme est ironiquement inadapté à des créatures non humaines) et dans son design totalement passéiste. Mais cela s’exprime surtout dans sa manière de raconter l’histoire par l’émotion ; son récit fait de mystères et de pistes cryptiques durant la majorité du film prend tout son sens dans le final qui laisse totalement place à une sorte de pathos anobli, car incapable d’être autre chose que sincère.

Car le réalisateur est un émotif, un sensoriel, quelqu’un qui a besoin de faire des films pour réussir à exprimer ce qu’il pense du monde qui l’entoure. C’était déjà évident pour quiconque avait suivi sa carrière après le 11 septembre et après le décès de son ami Stanley Kubrick, et ça l’est encore plus depuis The Fabelmans, dans lequel son alter ego se projette constamment dans la fabrication de cinéma pour communiquer ses sentiments avec le reste du monde.

En sachant cela, on comprend très vite que Spielberg parle de notre monde déchiré par la guerre, les génocides, l’individualisme. La première vision qu’il donne des extraterrestres dans le film fait curieusement écho à la communication immonde de la Maison Blanche trumpiste, qui utilise l’IA générative pour associer les « aliens » que sont les immigrés aux USA aux « aliens » de la fiction la plus crasse qui soit. C’est comme si Disclosure Day convoquait la figure d’Edward Snowden pour parler des camps d’internement de l’ICE dans un premier temps, avant de bifurquer sur les conflits internationaux, qui évoqueront bien sûr la situation en Iran, au Liban, à Gaza, à tout spectateur un minimum informé. Sans surprise, Spielberg utilise ici le cinéma pour écraser toutes les divisions en invoquant l’empathie, la vraie divinité sacro-sainte de son cinéma (et les aliens sont bien sûr filmés comme dans ses films précédents avec un certain rapport au religieux et au spirituel), et la communication. La solution vient par l’union, la communion, le 1+1 qui font 3, qui révèle la clé des secrets de l’univers et met fin aux horreurs qui déchirent notre monde.

C’est fabuleusement naïf, oui. Dans la réalité, Steven Spielberg la personne se fait attaquer car il dénonce autant les violences à Gaza que les attaques du 7 octobre, la multiplication d’actes antisémites et islamophobes dans la vie de la cité humaine. Sur sa gauche, on a pu lui reprocher de financer l’état d’Israël via ses fondations pour la protection des survivants de la Shoah à un moment où le pays commet des crimes impardonnables contre à peu près toutes ses populations voisines. Sur sa droite, on a pu lui reprocher également de financer via les mêmes fondations des groupes foncièrement opposés à l’existence actuelle d’Israël et sa nature d’ethno-état. Face à la complexité du monde réel, le cinéaste se réfugie dans le cinéma et invente au monde où l’empathie existe encore. Un blockbuster estival qui vient nous dire non pas de fermer les yeux et d’imaginer un monde meilleur, mais pour nous rappeler qu’on peut réellement se battre pour qu’il existe.

Disclosure Day, un film de Steven Spielberg. Avec Josh O’Connor, Emily Blunt, Colman Domingo, Colin Firth.

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