Difficile de ne pas s’émouvoir de l’accueil d’Andreï Zviaguintsev au Grand Théâtre Lumière à Cannes, avec une foule l’acclamant et se levant avant même d’avoir vu le film. Il faut dire que le réalisateur n’avait pas sorti d’œuvre depuis presque 10 ans avec son Faute d’amour en 2017 qui avait reçu un prix du jury. Entre temps, il a failli mourir du COVID et a fui son pays au réveil de son coma. Pour citer un membre de la colloc Cinématraque, Minotaure est ainsi par son histoire « le portrait-robot d’une Palme d’Or » et même après visionnage on continue de le penser. Mais cela n’est ni une critique ni un jugement pour ma part. Car Minotaure de Zviaguintsev est un film puissant et politique qui ne cherche ni l’émotion facile ni le pathos, juste à dénoncer un large système capitaliste belliqueux.
Dans un premier temps on pense que ce titre mythologique – comme Léviathan en 2014 –évoquant le monstre au centre du labyrinthe qui doit être nourri du peuple, représente le pouvoir et potentiellement Poutine. Ce dernier n’est d’ailleurs jamais cité directement par le film, tout au plus il apparaît flou en portrait dans un bureau du maire de la ville. Le Minotaure semble en réalité surtout représenter la guerre, ce monstre destructeur de jeunesse qui malgré les embranchements finit toujours par arriver. Ce n’est pas l’année 2026 qui va contredire cela, la guerre réapparaît partout, toujours, au centre de toutes les relations entre états qui représenteraient ce grand labyrinthe. En réalité, c’est plus dans le labyrinthe que Zviaguintsev navigue car, dans son film, tous les chemins mènent à la gueule du loup.
Il ne faut pas oublier que la créature mythologique mi-homme mi-taureau est la victime sanguinaire d’égo masculins. C’est Poséidon qui, vexé de ne pas avoir été honoré comme il l’aurait voulu, a emmené Pasiphaé à faire un enfant avec un taureau blanc, pour se venger de Minos. Pasiphaé aussi mère de Phèdre qui aime un autre que son mari apporte une analyse supplémentaire (si on veut jouer au jeu des correspondances) sur les femmes condamnées à la souffrance qui doivent jongler entre l’éducation de monstres masculins et trouver comment se reconstruire quand elles sont endeuillées ou maltraitées. Dans le film de Zviaguintsev, le personnage interprété par Iris Lebedeva représente parfaitement cette figure de la femme prise dans un système qu’elle se voit obligée de suivre – et qui est victime mais aussi complice car elle veut ses privilèges.
Minotaure est en surface un film sur un couple. Lui est chef d’entreprise et elle mère au foyer, et alors que l’invasion en Ukraine commence, il doit lui fournir des hommes issus de sa boîte à l’armée, tandis qu’elle se sent de plus en plus délaissée et cherche une liberté ailleurs. Malgré ce synopsis sombre, le film n’est pas dénué d’humour car le personnage du mari, interprété par Dmitriy Mazurov, est un homme parfaitement médiocre. Dans ce sens, une scène longue et pivot au milieu du récit est l’illustration parfaite de la nullité d’hommes qui n’ont pour eux qu’une puissance sociale et financière. Le PDG qu’il joue est lâche, déleste son travail professionnel sur ses collègues femmes et son travail domestique sur son épouse à tel point qu’il ne sait rien faire lui-même. Sa seule puissance c’est son statut social et il découvrira que la seule chose qu’il peut faire c’est collaborer et prendre les faveurs que cela lui donne pour combler son incompétence crasse.
Car, dans un monde capitaliste, c’est être à la tête d’une entreprise qui permet de s’en sortir. Évidemment que le spectre de Poutine hante chaque plan de cette Russie froide et aristocratique, mais c’est surtout l’ombre de l’argent et donc du capitalisme qui plane partout. Le film dresse intelligemment le lien entre patriarcat, capitalisme et fascisme. Il n’est pas le premier à le faire mais sa maestria dans l’exécution, son humour parfois et la tragédie qu’il se permet avec le personnage féminin rendent le film poignant. Ce sont les élites bourgeoises masculines qui donnent les hommes à la guerre, qui lâchent les plus faibles dans le labyrinthe où ils seront inexorablement dévorés. Un PDG peut attendre dans l’arrière-pays sans se blesser, protégé de toutes les façons qui soient. Ce sont ces hommes qui regardent du haut de leur tour la destruction du monde entier entouré de gens comme eux. Zviaguintsev s’éloigne ainsi brillamment de la figure de Poutine pour révéler le système sur lequel il repose. Par ce procédé, il universalise la guerre qu’il évoque. De fait, ce n’est pas que l’Ukraine qui est victime de ces arrangements autour de l’argent et de l’impérialisme. A la fin du film et notamment grâce à un dernier plan bouleversant, toutes les guerres et les génocides nous reviennent en tête, et c’est la preuve que Zviaguintsev a offert une œuvre qui dépasse son cinéma, son pays et son conflit. On en sort secoué·e et profondément ému·e.

