EDIT IMPORTANT : entre la rédaction de cette critique et 24h plus tard, j’ai vu la conf de presse du film et appris que Nemes s’était énervé contre les propos importants et courageux de Jonathan Glazer pour défendre la Palestine. Ce que j’ai vu dans Moulin je ne le retirerai pas car j’ai aimé et trouvé fort le film. Je veux juste nuancer mes propos en rappelant que l’équipe qui l’a produite n’est peut-être pas aussi anti-fasciste qu’elle le pense.
On ne pourra pas reprocher à Moulin de László Nemes d’être un biopic classique. Loin du récit sur le parcours de résistance de cette importante figure pour la France, le film se place sur la fin de sa route. C’est l’arrestation, l’interrogatoire et la torture de Jean Moulin qui composeront les trois actes d’un film intense et glaçant. Le réalisateur, à la fin de la projection, a mentionné que nous vivions dans une époque dangereuse et l’on comprend ainsi qu’il ne voulait pas tant parler d’un héros mais plutôt du fascisme. Ce parti pris pour évoquer Moulin est assez audacieux. Ainsi, à part deux scènes au début et une avec une marseillaise scandée un peu ratée, László Nemes n’est pas là pour parler de la France et de ses grands héros mais de comment le fascisme s’insinue.
Les scènes d’interrogatoires sont longues, essoufflantes et il y a un vrai crescendo de l’horreur. Parfois, il est proche de faire cabotiner tous ses acteurs et en ce sens certaines scènes sont moins réussies, mais il garde, la majorité du temps, une retenue importante. Loin du drame pathos, il emprunte plutôt au film noir en son début puis vire littéralement dans l’horreur avec le son travaillé et une insistance sur l’angoisse qui monte. Les clairs obscurs, les couleurs orangées et les mouvements de caméra sortent le film d’un chemin classique pour en faire presque un film de genre. Son horreur reste majoritairement hors champ ou évoquée. On reconnaît bien là la mesure du réalisateur du Fils de Saul qui sait que montrer celui qui regarde est tout aussi terrifiant. László Nemes sait que l’on sait et, ainsi, il convoque en notre mémoire le fascisme telle qu’il nous fait peur dans notre imaginaire.
Si son Klaus Barbie en cristallisation de nazisme est mémorable, sa dépiction de Jean Moulin l’est aussi. Il n’est pas un homme providentiel mais quelqu’un qui fait débat, qui parfois est autoritaire, qui parle beaucoup et surtout qui a peur. C’est même la première scène du film, lui qui dit avoir peur. Le récit ne le fait jamais passer pour un roc, au contraire, il est terrifié à l’idée de parler, d’être torturé, il dort mal et se décompose. Il faut saluer là le jeu de Gilles Lellouche qui, contre toute attente, se canalise et offre un visage qui se décompose juste petit à petit. Il tremble, il ouvre la bouche, il est même lâche parfois. Le film évoque la lâcheté de la résistance et à partir de quand elle devient du courage, à partir de quand elle est nécessaire. Se cacher et devenir important c’est nécessairement ne plus pouvoir agir si on est témoin de violences, et c’est choisir le silence tandis que les autres sont abattus autour de nous. En résistant, Jean Moulin arrête de sauver des personnes au quotidien et ce paradoxe qui accompagne tout le film est saisissant.
Bien sûr ce contre-pied emprunté par Nemes peut perturber. Pourquoi aujourd’hui flouter la résistance pour parler juste du fascisme ? Parce que c’est le portrait de notre époque et parce que l’un ne va pas sans l’autre. L’objectif du film n’est pas de permettre au petit droitard fan de De Gaulle de se gargariser de ses grandes figures en oubliant pourquoi elles sont dû émerger, mais de regarder la machine contre laquelle il faut se battre. Moulin n’est ni un héros ni un martyr, c’est un homme faible qui prend des décisions impossibles car c’est ça que crée le fascisme : pas des héros réécrits et inventés mais des collabos, des victimes, des courageux réduits à l’impuissance. Le dernier plan est ainsi l’ultime impuissance et si on ne veut pas vivre ça il faudrait résister dès aujourd’hui.

