Nouvelle venue dans le sérail des cinéastes ayant leur rond de serviette dans la prestigieuse Compétition officielle du Festival de Cannes, Charline Bourgeois-Tacquet n’était pas forcément le nom que l’on attendait le plus dans le clan des néophytes de cette année 2026. Après quelques courts-métrages remarqués dont Pauline asservie avec Anaïs Demoustier en 2018, la réalisatrice avait retrouvé son actrice fétiche trois ans plus tard avec Les amours d’Anaïs, présenté en Séance spéciale à la Semaine de la Critique. Ce portrait joyeux mais inégal d’une jeune trentenaire s’éprenant de la femme de l’homme qui tombe amoureux d’elle laissait augurer de l’avènement d’une réalisatrice que la Croisette comptait choyer dans son giron. Mais de là à l’imaginer sauter dans le grand bain si vite, il y avait un pas que Thierry Frémaux et ses équipes n’ont pas hésité à sauter.
Comme Les amours d’Anaïs, La vie d’une femme évoque l’éveil à la bisexualité d’une femme à un jalon de sa vie. En l’occurrence, il s’agit ici de Gabrielle (Léa Drucker), chirurgienne reconstructrice de renom, en couple recomposé avec Henri (Charles Berling), qui tombe amoureuse de Frida (Mélanie Thierry), jeune romancière belle comme un soleil en immersion dans son service pour l’écriture de son prochain ouvrage. Mais contrairement à la légèreté frivole des Amours d’Anaïs, La vie d’une femme s’oriente vers la gravité : le film est avant tout le portrait d’une quinqua qui tire sur la corde, épuisée par la charge mentale de ses multiples casquettes, l’effritement des ressources de l’hôpital public, mais aussi par le déclin cognitif de sa mère atteinte de la maladie d’Alzheimer (Marie-Christine Barrault).
Le programme des 11 chapitres qui composent le film de Charline Bourgeois-Tacquet est dense, très dense, sans doute un peu trop dense pour ne pas risquer de s’éparpiller. Paradoxalement, c’est dans ses intrigues secondaires que le film brille le plus : loin d’être le simple couple hétérosexuel normatif, le couple formé par Gabrielle et Henri est un couple libre, porté par des dynamiques réservant pas mal de surprises, où brille l’alchimie un peu inattendue entre Léa Drucker et Charles Berling, qui parvient à ne pas être écrasée par le reste du film. De l’autre côté, l’intrigue mère-fille réserve son lot de moments assez durs voire poignants (Marie-Christine Barrault parvenant à faire tenir un rôle très difficile sur un nombre de scènes assez restreint), mais qui auraient presque mérité de faire l’objet d’un film à part tant ils donnent parfois l’impression de s’insérer mécaniquement dans l’avancée du scénario.

En contrepoint, la trame principale du film, à savoir l’amour naissant ressenti par Gabrielle envers Frida n’arrive que trop rarement à s’élever à la hauteur des enjeux du film. La faute peut-être à une alchimie pas si évidente que cela à l’écran entre Léa Drucker et Mélanie Thierry, qui débouche sur une romance qui se veut déceptive, mais qui finit surtout par devenir décevante. Elle symbolise surtout les problèmes structurels du film écrit et réalisé par Charline Bourgeois-Tacquet : en à peine 1h40, difficile de compresser autant d’enjeux, de personnages et de moments pivots sans que certains ne semblent un peu phagocyter les autres.
Le film parvient à trouver ses moments de respiration, notamment dans une jolie rencontre avec un ermite italien dans un chalet de montagne, véritable moment de respiration dans un film à qui il manque justement souvent l’ampleur espérée. A la place, le film s’enterre dans un tunnel de conversations téléphoniques surexplicatives, prenant un soin scolaire à parfaitement expliciter tous ces enjeux, à verbaliser tout ce qui aurait pu passer par l’indicible, au risque de devenir parfois assommant. Cette tendance au verbiage devient même parfois contre-productive quand, par souci du bon mot, Gabrielle se plaît à constamment renvoyer son entourage à ses réflexes petits bourgeois, sans pour autant prendre conscience qu’elle-même est une parfaite incarnation de ce qu’elle se plaît à critiquer.
Le costume de la Compétition officielle était peut-être un poil grand pour cette Vie d’une femme qui semble au final le portrait un peu vain et un peu trop esquissé d’un personnage pas forcément aussi intéressant que sa réalisatrice ne le pense. Il n’en reste pas moins la scène d’expression idéale pour une Léa Drucker encore une fois remarquable dans un rôle de prestige, qui devrait la placer d’emblée comme une des premières favorites au prix d’interprétation féminine sur la Croisette. Dommage que le film n’ait pas eu les épaules aussi larges que celles de son actrice principale.
La vie d’une femme de Charline Bourgeois-Tacquet avec Léa Drucker, Mélanie Thierry, Charles Berling, sortie en salles prévues le 9 septembre

