Sorti discrètement dans les salles françaises le tout dernier jour de l’année 2025, En Garde fait partie de ces rares films à tenter une percée à contre-courant du calendrier. Le film suit Zijie, jeune prodige de l’escrime promis à un avenir brillant, dont le parcours bascule lorsqu’il retrouve son frère aîné Zihan, tout juste libéré après sept années de prison.
Condamné pour la mort accidentelle d’un adversaire lors d’une compétition, Zihan réapparaît dans la vie de Zijie comme un mentor clandestin, à l’écart des regards et sous le poids d’une réputation sulfureuse, rejeté par le reste de sa famille. Mais à mesure que son influence grandit, le comportement troublant de Zihan instille le doute auprès de son jeune frère : et si l’innocence qu’il clame haut et fort n’était pas aussi évidente qu’il y paraît ?
Ancienne escrimeuse elle-même, la réalisatrice Nelicia Low puise largement dans son vécu pour ce premier long métrage. La relation fraternelle, à la fois fusionnelle et profondément ambiguë, s’inspire de celle qu’elle entretenait avec son propre frère aîné autiste, dont elle questionnait sans cesse la sincérité. L’incarcération de Zihan trouve également un écho dans un fait divers réel : le meurtre de quatre personnes par un jeune homme de 21 ans dans le métro de Taipei, un drame au cœur duquel le frère cadet refusait de croire à la culpabilité du suspect, seul contre le reste de sa famille.

Au-delà des compétitions d’escrime auxquelles se voue Zijie, En Garde revêt l’aspect d’un combat perpétuel : celle d’un fils cadet en plein questionnement sur lui-même et qui ne se sent définitivement pas en phase avec une famille recomposée. Tout moment que Zijie passe avec sa mère et son beau-père, ou sa belle-famille, semble profondément froid ou artificiel.
Dans plusieurs repas de famille, la caméra tourne autour de la table comme les plats que l’on se fait passer, avant de se focaliser un peu plus sur Zijie et sa mère – accentuant ainsi la tension. Ils ne sont que deux face à une belle-famille beaucoup plus importante et dont ils cherchent l’approbation, et où le moindre faux pas serait rédhibitoire. Une artificialité qu’on retrouve aussi dans le monde de la mère de Zijie, chanteuse de cabaret et obsédée à l’idée de montrer la meilleure version d’elle-même, omettant son autre fils de son histoire.
Les seuls moments de sincérité semblent donc être ceux partagés par Zijie et Zihan, comme une parenthèse enchantée où les deux frères se retrouvent comme si rien ne s’était passé, à l’image de cette scène en plan séquence où ils courent en pleine rue sous la pluie, laissant place à leur âme d’enfant. Les combats d’escrime qu’ils partagent ensemble sont aussi un moyen pour Zijie de questionner davantage son frère. La caméra de la réalisatrice alterne entre affrontements fluides et gros plans sur les visages : les deux frères se sondent l’un et l’autre, en regardant presque l’objectif, à la recherche de la vérité.
En Garde installe un trouble constant, invitant le spectateur à partager les doutes de Zijie quant aux intentions réelles de son frère, autant par sa mise en scène que par le jeu de Tsao Yu-ning, saisissant de retenue dans le rôle de Zihan. Face à lui, Liu Hsiu-fu compose un cadet tout en empathie et en fragilité : deux interprétations justes, portées par des acteurs particulièrement prometteurs. Le film ne cherche pas tant à livrer une vérité définitive qu’à interroger la nature du lien qui unit les deux frères, et la sincérité de l’amour que l’aîné prétend lui porter. En privilégiant l’ambiguïté émotionnelle, En Garde touche juste : il parle moins de crime que de loyauté, moins de culpabilité que de la peur de perdre celui qu’on aime. Et surtout… il mériterait d’être vu dans bien plus de salles !
En Garde, un film de Nelicia Low. Avec Tsao Yu-Ning, Hsiu-Fu Liu, Ning Ding… Sortie dans les salles françaises le 31 décembre 2025.

