Deuxième partie de notre récap consacré au Festival du Nouveau Cinéma de Montréal, avec un choix de films encore plus foutraque que ce qui se passe dans ma tête en ce moment. Have fun, folks.
Wake Up Dead Man de Rian Johnson

« Néné » (comme disent les jeunes) a aussi sa place dans la sélection du FNC avec ses deux poids lourds de la fin d’année : Frankenstein de Guillermo Del Toro, qu’on évoquera dans la dernière partie de ce récap, et le troisième volet de Knives Out, la saga d’investigation de Rian Johnson.
Une chose est sûre : la « daddyfication » de Daniel Craig se déroule pour le mieux. Son alter-ego détective, Benoit Blanc, a laissé pousser ses cheveux et une barbe poivre et sel… et n’a rien perdu de son sens de la mode. Et pourtant, ce n’est pas lui qui est au premier plan de Wake Up Dead Man. Comme à son habitude, Blanc est débauché pour faire la lumière sur une disparition mystérieuse. Mais cette fois, la mort semble être une punition divine et tout bonnement inexplicable. Elle frappe l’ensemble d’une congrégation, au beau milieu de son lieu de culte. Évidemment, tout le monde est suspect, autant les fidèles que les membres du clergé. Tout le monde est un peu détestable aussi, comme toujours dans Knives Out. Josh Brolin, Glenn Close, Kerry Washington et Jeremy Renner tirent tout particulièrement leur épingle du jeu.
Mais ce n’est pas Benoit Blanc qui est là pour mener l’enquête. Il tient presque un rôle de figurant ou de passeur au profit du personnage de Josh O’Connor, jeune prêtre tout juste arrivé dans la congrégation. Ou plutôt, le hot sexy priest du coin, alors que Andrew Scott est dans la même pièce (les vrais savent). Un prêtre qui était déjà en quête d’absolution, mais dont la foi se voit encore plus déstabilisée – comme celle de tous les autres personnages qui sont plus que jamais en attente de réponses. Malgré son effacement, Benoit Blanc incarne ici un paradoxe. Il est loin d’être un homme de foi, pour des raisons évidentes, et est là pour désacraliser cette mort qui a tout d’un meurtre. Son arrivée tout aussi miraculeuse est celle qui est censée tout résoudre. Il est l’enquêteur, celui qui par définition, doit résoudre un mystère, mais aussi le sauveur attendu par toute cette communauté qui gravite maintenant autour de lui.
Avec ce changement de point de vue audacieux, Wake Up Dead Man est certainement le Knives Out le plus abouti. Rian Johnson abandonne l’artifice clinquant de Glass Onion au profit d’une mise en scène plus intimiste, mais aussi plus sombre et étouffante. Il y a finalement beaucoup plus de parallèles que Benoit Blanc ne le pense entre la religion et l’investigation : c’est en expiant le vice et le pêché par la confession que l’on fait la lumière sur la vérité. Tout un jeu que l’on retrouve à l’image de Johnson et dans son église, qui devient aussi le plus beau des théâtres…
La voix de Hind Rajab de Kaouther Ben Hania

Après Put Your Soul on Your Hand and Walk, encore un autre film sur lequel je vais devoir m’efforcer de faire court, car notre cher Mehdi va bientôt y consacrer un article. Le film de Sepideh Farsi avait marqué la Croisette, avec sa sélection à l’ACID. La réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania a quant à elle pris de court la Biennale de Venise avec La voix de Hind Rajab, longtemps désigné à l’avance comme le Lion d’Or avec sa réception dithyrambique – avant qu’il ne se contente du Lion d’Argent face au dernier film de Jim Jarmusch.
Lorsqu’elle a pris connaissance de « l’affaire » Hind Rajab, en pleine préparation d’un nouveau long métrage, Kaouther Ben Hania a su qu’elle devait laisser tomber ce qu’elle avait entrepris. Ce qu’elle voulait maintenant raconter, c’était l’histoire de cette petite fille de six ans, piégée le 29 janvier 2024 dans une voiture criblée de balles à Gaza après une attaque de l’armée israélienne. Elle est restée pendant des heures, à côté des cadavres de sa famille, en ligne avec les sauveteurs du Croissant-Rouge, mobilisés pour la sauver. D’emblée, La voix de Hind Rajab affiche son ambition. Il s’agit d’une dramatisation basée sur des faits réels : les véritables appels passés entre la petite fille et les secouristes, mais aussi toutes les vidéos prises par le Croissant-Rouge ce jour-là, et publiées sur les réseaux sociaux.
Kaouther Ben Hania ne montrera jamais l’horreur frontalement, puisque l’on reste entièrement du côté des secouristes, dans l’attente d’un signe de vie, ou de toute autre information que laisserait filtrer les appels de l’enfant. La réalisatrice brise la frontière entre réalité et fiction, en laissant parfois entendre la voix des vrais secouristes, et entrevoir leurs visages ou faits et gestes que les acteurs continuent dans un mimétisme époustouflant. On reste dans l’attente et l’impuissance : chaque mouvement de caméra est aussi nerveux que les personnages qu’elle suit. Les nerfs craquent, les larmes coulent. Et comme dans le film de Sepideh Farsi, chaque déconnexion, chaque silence ou échec d’appel peut signifier le pire. Rien ne sert de montrer l’horreur du génocide (désigné comme tel par la programmatrice qui a présenté le film, bravo et merci) quand on peut plutôt se concentrer sur l’humain, et l’espoir qui demeure malgré tout.
Mag Mag de Yuriyan Retriever

Je ne savais pas que Yurivan Retriever était une méga-star. Avec plus d’un million d’abonnés sur ses réseaux sociaux et, entre autres, deux passages remarqués dans la version américaine de l’émission télé Incroyable talent, l’humoriste japonaise s’attaque désormais au cinéma avec son premier long métrage, Mag Mag. Et quand on la voit présenter son film, on comprend mieux beaucoup de choses. Elle part dans tous les sens, alpague son public, me désigne du doigt pour me dire « I’ll see you in court » (j’essaierai d’avoir mon meilleur cosplay de Phoenix Wright ce jour-là). Bref, une douce folie qui promettait déjà beaucoup et ça n’a pas loupé : son film est aussi foutraque qu’elle, dans le bon sens du terme.
À partir du moment où on vous promet un film d’horreur qui est produit à la fois par Hirokazu Kore-Eda, Takashi Miike et Shunji Iwaii, on se doute que le cocktail sera déjà assez gratiné. Mag Mag, c’est le fantôme d’une immense femme qui s’en prend à des hommes. Elle n’est pas misandre, bien au contraire : plus on avance et plus on se rend compte que ses victimes ont quelques problèmes de comportements en commun… Men are trash, et Mag Mag est là pour faire le ménage.
Loin d’être un simple film d’horreur, Mag Mag part lui aussi dans tous les sens. Déjà en reprenant de nombreux codes du genre horrifique, avec un fantôme à la chevelure aussi dégueulasse que celle de Sadako ou Kayako, des ados en difficulté, des histoires de malédiction… Mais aussi en ouvrant la porte à d’autres genres, comme lorsque Mag Mag parodie des émissions de dating, bascule ouvertement dans la comédie, ou se permet même une petite parenthèse façon comédie musicale – qui a laissé la salle hilare. C’est là que repose le talent de Yurivan Retriever : créer la surprise. À chaque moment où l’on croit avoir compris ce qui est en train de se passer, on est pris à revers ! Ça donne déjà très envie d’en voir plus.
L’Aventura de Sophie Letourneur

Retour du côté du cinéma francophone avec le deuxième volet de la trilogie italienne de Sophie Letourneur, L’Aventura (sorti en juillet dernier en France, et le 17 octobre dans les salles québécoises). Après le voyage en amoureux, il est temps pour Sophie et Jean-Phi de partir en Sardaigne avec leurs deux enfants : Claudine, onze ans, et Raoul, trois ans. Au fil des jours, la petite famille essaie de se rappeler les meilleurs moments de leurs vacances. Essaie. C’est le mot. Parce qu’entre les parents qui n’écoutent pas et Raoul qui fait chier tout le monde (quand il ne chie pas par terre), c’est compliqué.
C’est dans son aspect complètement foutraque que L’aventura fascine : à force d’accumuler les aller-retours dans le récit, le film semble être tout autant improvisé que le voyage de Sophie et Jean-Phi. Ils sont plutôt du genre à ne pas trop se mettre la pression et à gérer leur programme au dernier moment. Mais entre les envies, les humeurs des uns et des autres, ou bien les crises des enfants, là aussi, difficile de vraiment se détendre. Ce sont les vacances, les vraies : celles pour lesquelles on trime toute l’année, et qui offrent à peine le temps d’alléger notre charge mentale. Puisqu’au lieu de s’inquiéter pour le boulot, on stresse pour être sûr que le séjour se passe bien.
Sophie Letourneur parvient à duper son spectateur avec brio, tant toutes les scènes semblent naturelles, spontanées, prises sur le vif. On pourrait presque croire à une grosse part d’improvisation. Et pourtant, tout est écrit au millimètre près. En s’inspirant de souvenirs de ses vacances passées, la réalisatrice fournissait des oreillettes à ses acteurs pour suivre les séquences dialoguées et se repérer. L’illusion la plus parfaite !
À bientôt pour la fin de notre récap du FNC !
54e édition du Festival du Nouveau Cinéma de Montréal, du 8 au 19 octobre 2025.

