Je suis à peine arrivé à Montréal que me voici de retour à la Cinémathèque québécoise pour du cinéma d’animation ! Une sorte de déni de la fin du Festival d’Annecy probablement. Bon, quasiment quatre mois après, il faut songer à consulter à ce stade. Mais passons. Le lieu accueillait une séance du programme NeW NeW, développé par l’Agence des affaires culturelles, le Japan Arts Council et CG-ARTS dans le cadre du Japan Creator Support Fund.
Six jeunes cinéastes de l’animation japonaise étaient présents au Canada pour une série de rencontres et de présentations qui mettaient en lumière leur œuvre et leurs projets à venir. Six parcours atypiques et aux antipodes de l’animation japonaise « traditionnelle » que l’on retrouve sur nos écrans… et ça fait plaisir à voir.
Polka-Dot Boy de Sarina Nihei
Je vous le dis tout de suite : j’ai pas tout compris à Polka-dot Boy, mais est-ce que c’est vraiment le plus important ? Le style de Sarina Nihei, on se le prend en pleine face direct. Un sentiment de malaise s’installe, autant à travers l’esthétique visuelle que sonore. Les couleurs sombres et froides prennent l’ascendant sur un blanc rapidement jauni. Les personnages, muets et aux visages inexpressifs, semblent prisonniers d’une violence latente. Celle de dérives sectaires, inspirées de faits réels survenus au Japon (des attaques meurtrières coordonnées dans l’ensemble du pays).
Passionnée par l’animation estonienne, et en particulier du réalisateur Priit Pärn, Sarina Nihei s’est entourée de son designer sonore, Horret Kuus. Les effets et la musique choisis participent tout autant de ce désespoir permanent, qui s’entremêle à l’impression de voir du David Lynch animé et sous acides. Bref : très curieux de voir ce que cette réalisatrice nous réserve pour l’avenir avec une identité si affirmée. Vu qu’elle fuit les réseaux sociaux comme la peste — peut-être le seul moyen de rester sain d’esprit en 2025 — j’espère qu’on aura quand même vite de ses nouvelles !
Misérable miracle de Ryu Orikasa
Il est fraichement récompensé du prix Off-Limits à Annecy avec son dernier court métrage The Graffiti (Rakugaki), mais c’est avec son précédent projet que Ryo Orikasa est venu se présenter dans le programme NeW NeW. Un court métrage également très remarqué, puisqu’il a remporté le Grand Prix du court métrage au Festival d’Ottawa il y a deux ans. On y retrouve la fascination du réalisateur pour la déformation du réel.
La voix de Denis Lavant (ou de Tony Robinow, en anglais) donne littéralement vie aux mots de l’auteur Henri Michaux, qui s’animent sur le papier. Les lettres se déforment, grossissent, se distinguent les unes des autres… Le mot prend vie, aussi parce qu’il n’est plus fixé sur le papier. Ils se retournent et se disputent les uns les autres. Quand ils ne prennent pas forme humaine, c’est un paysage qui se dresse sous nos yeux, puis des formes tantôt expérimentales, tantôt presque apocalyptiques. Une vraie expérience sensorielle, mais de là à savoir si elle se rapproche vraiment de celle de Michaux, dont le texte est tiré de sa consommation de mescaline, il reste une limite que je n’ai pas encore franchie…
A Bite of Bone de Honami Yano
Il y a l’enfance joyeuse et insouciante, pleine de couleurs et de joie… et celle frappée par la perte. A Bite of Bone suit une petite fille qui se remémore les derniers moments passés avec son père avant sa disparition. En s’emparant d’une technique impressionniste, le pointillisme, Honami Yano parvient à retranscrire avec une infinie justesse la fragmentation de nos souvenirs. Ceux d’un être aimé disparu, qu’on souhaite préserver le plus possible malgré le temps qui passe. Un projet de dix minutes d’émotion pure, soutenu par le réalisateur Kōji Yamamura.
Honami Yano a également présenté les premières images de son prochain court métrage Eri, The Cow, une histoire d’amour entre… deux vaches. Oui, les bovins aussi ont droit au bonheur, mais aussi à un bonheur inclusif ! Très curieux d’en voir plus ici, pour son animation là aussi « à la main » et adoptant un angle panoramique, qui correspond à la vision des vaches, qui couvre plus de 300 degrés. Un résultat perturbant dans les premiers tests d’animation présentés, mais qui correspondent parfaitement à l’emphase romantique de l’histoire !
Krasue de Ryo Hirano
Ryo Hirano était le coup de folie de cette sélection avec Krasue, où quand un film de yakuzas rencontre Krasue, un mythique fantôme thaïlandais. Un homme tente d’échapper aux membres quand il croise le fantôme d’une femme en plein combat. Un spectre dont on distingue seulement le visage et les entrailles exposées. Amie ou ennemie ? Il faudra arriver au bout de la nuit pour le savoir.
Un court métrage sombre, violent et bien vénère. Krasue n’est pas là pour perdre de temps, et son énergie ressemble bien à celle de son réalisateur, qui est tout autant exubérant. Pour parvenir à mélanger mes deux passions (les films de baston bien violents et la Thaïlande) comme ça, il faut bien un grain de folie. Ryo Hirano a plusieurs cordes à son arc : il est également auteur de manga (Quenotte et le monde fantastique, deux volumes publiés en France) et il fait du crochet ! Pour son prochain projet, il mélange animation 2D et 3D dans un truc qui s’annonce tout aussi barré : dans un hôtel, un petit garçon retrouve un cerf qui a été percuté par une voiture peu avant son arrivée…
Self-Honest Me de Kazuki Sekiguchi
Self-Honest Me, c’est l’histoire d’un personnage qui regarde un film avec ses amis, et qui le trouve nul à chier. Puis qui le fait savoir de façon un peu trop disproportionnée. C’est simple : c’est ce que pourrait être une réunion Cinématraque si on avait aucun respect les uns pour les autres. Quoique, à lire notre Discord parfois, il y a de quoi se poser des questions.
Quand la réalisatrice Kazuki Sekiguchi indique que chacune de ses œuvres est inspirée de ses propres expériences, je serais bien curieux de savoir quel est le film qui a pu être l’objet d’une telle dispute (probablement Qu’est-ce qu’on a tous fait au bon dieu s’il fallait choisir). Ici, on est très fan de son humour totalement absurde et de ses petits animaux anthropomorphes colorés. Un peu comme si on voyait un remake de Happy Tree Friends beaucoup plus funky. Elle nous invite à rejoindre son « propre enfer personnel » : on y va ?
The Balloon Catcher de Isaku Kaneko
Dans une ville peuplée de ballons humanoïdes (oui), un humain-hâche (double oui) est craint comme la peste en raison de sa lame tranchante. On le croit coupable de la mort d’un de ces humains-ballons sur un quai de métro. Pourchassé, l’humain-hâche s’accroche à sa vie.
Avec ses traits épais, ses couleurs sombres et son imagerie proche du fascisme (de longs manteaux, le bruit des bottes…), The Balloon Catcher instaure aisément la crainte perçue par son personnage principal, haï de tous. Une parabole toujours aussi pertinente cinq ans après la sortie du court métrage…

