Cadet, Moor, and more : Yerzhanov à l’Etrange 2025

yerzhanov étrange moor cadet

On a tous nos petits rituels. Zidane d’après la pub, c’est l’ordre dans lequel il met ses chaussettes dans le vestiaire. Moi, je ne peux pas bien débuter une rentrée en septembre sans aller voir les nouveaux films d’Adilkhan Yerzhanov à l’Etrange Festival. Tous les ans, le cinéaste kazakh envoie un, deux, TROIS films jusqu’à Paris et ce depuis huit ans (sauf une année, ce qui selon les dires du monsieur en personne lui a causé une petite dépression) maintenant.

Cette année, il est sur place avec son actrice Anna Starchenko pour présenter deux nouveaux longs-métrages, et les premiers épisodes d’une série horrifique qu’il vient de réaliser. Est-ce que cet homme dort, parfois ? Rien n’est moins sûr.

Sa venue a permis de confirmer le lien très fort qui s’est créé à travers le festival entre un cinéaste et des spectateurs habitués, des réguliers : dans la salle pour l’accueillir, une majorité de cinéphiles sont des récidivistes. Pas forcément parce que les films sont toujours réussis, mais à ce stade ce n’est même plus la question ; c’est que chaque année on scrute le personnage à travers son cinéma. On essaie de comprendre pourquoi sa ville fictive de Karatas, qui est le cadre étendu de ses récits, est aussi maléfique, noire, désespérée. On voit son style évoluer au même rythme que ses influences, ses nouvelles experimentations, ses marottes aussi.

En bref, chaque année, on essaye de comprendre Adilkhan Yerzhanov. L’homme, c’est souvent le cas, ne ressemble pas à ses films. Loin des types bourrus aux airs guerriers, c’est un type pas très grand et très souriant, qui semble être parfaitement gentil. Avant la projection de ses films, il confesse que tous les ans il regarde la sélection du festival, même à distance, et s’émerveille de voir tout ce qui est proposé. Cette année en plus de ses films, il a aussi une carte blanche qui permet aussi de mieux le sonder, en explorant ses goûts cinématographiques : qui vont donc de l’excellent Heathers mais aussi du encore moins connu Le Pont, film antiguerre allemand matriciel pour le genre.

Cadet

TIFF 2025 | Critique : Cadet - Le Polyester

Loin du tumulte des communautés de Karatas, dans les montagnes enneigées qui encerclent la ville la plus malfaisante qui soit, il y a une école militaire pour jeunes garçons. Alina, jeune mère célibataire (Anna Starchenko), y emmène son fils Serik, puisque son père est une figure importante de l’armée – je vous laisse deviner vous-même pourquoi Alina est célibataire malgré cette information. Petit souci néanmoins, une fois sur place Serik se fait harceler par les autres élèves, mais aussi et surtout il semblerait que des fantômes hantent le lieu et prennent possession du jeune garçon.

C’est un pas de côté pour Yerzhanov. Un pas surprenant et déroutant pour une partie du public qui ne s’attendait pas à le voir s’éloigner de son langage filmique caractérisé par ces grands espaces écrasants, ces plans d’ensemble très fordiens… Cette fois, sa caméra est horriblement enfermante. Cadet est un film de claustrophobe, d’espaces fermés et oppressants. Même la patine de la photographie est différente, beaucoup moins léchée que d’habitude, avec un aspect sale qui ajoute au malaisant du film. La composition des plans aussi vient embêter l’oeil habitué en décalant les personnages dans les angles, laissant souvent de grands espaces vides là où on s’attendrait à les voir. Jusque dans le moindre détail du cadre, rien n’est à sa place.

Car le cinéaste a peut-être réussi à faire une oeuvre encore plus sombre et désespérée que son Steppenwolf de l’année dernière avec Cadet. Le point de départ rappelle un peu L’échine du diable de Guillermo Del Toro, dans la manière dont le lieu est pensé et pour les premières rencontres avec le surnaturel. Néanmoins le film de Yerzhanov n’en a aucunement la poésie, et il n’essaie pas de l’avoir. Il est un authentique film de frousse, avec tout ce qu’il faut de gore et de jeu sur le cadre pour faire bien peur. Sans parler bien sûr de la charge politique évidente, puisque tous les militaires masculinistes sont nostalgiques de la grandeur de l’Union Soviétique et d’une époque où il ne fallait pas être discret pour être fasciste.

La seule respiration du film est l’arrivée d’un personnage de détective qui fait de l’esprit sans croire aux esprits, avec un petit côté bouffon du coin qui le fait ressembler aux oeuvres plus comiques du réalisateur ; comme si le type s’était trompé de porte et était arrivé par erreur dans le mauvais long-métrage. Cadet est dans tous les cas une jolie preuve qu’Adilkhan Yerhzanov est encore capable de se réinventer et de surprendre, quitte à décevoir une partie du public qui commencerait à attendre de lui la répétition d’un certain genre de film sans trop s’en éloigner.

Moor

Heureusement pour ces derniers, le deuxième film de Yerzhanov présenté à l’Etrange est plus dans la veine de ses classiques A Dark, Dark Man et Steppenwolf. En vérité, on peut comprendre le film comme une sorte de miroir de Steppenwolf, ou de face B. On y retrouve le duo Anna Starchenko et Berik Aytzhanov, mais dans une dynamique radicalement différente. La mutique et desespérée devient ici une droguée bavarde qui rêve d’une meilleure vie pour son fils handicapé, tandis que débarque dans sa vie le frère de son mari, une montagne de muscles et de douleur qui ressemble à un ange gardien des enfers.

Inspiré du folklore kazakh, le personnage est celui qui ne parle pas cette fois. Yerhanov filme les yeux de son acteur et cela suffit, tant l’expression figée qu’il emmène partout avec lui laisse transparaître toutes les horreurs qu’il a pu connaître. C’est autant un homme qui revient de la guerre brisé qu’une créature mythologique, aux capacités surnaturelles.

Entre les mains du cinéaste, il devient un être de cinéma pur ; qui apparaît dans le champ sans logique narrative autre que la providence. Il fallait bien un héros pour sauver les quelques miettes de bonté qu’il reste dans une ville dont chaque brique ne tient que grâce à la corruption et la violence. C’est d’ailleurs le film le plus urbain de Yerzhanov, le béton est partout et aucun lieu n’est jamais vraiment accueillant.

Un peu trop confus par moments, Moor est difficile à suivre sur le début mais surtout manque d’une bonne quinzaine de minutes pour réellement fonctionner. On ne boude pas son plaisir devant les scènes d’action, rares mais extrêmement percutantes, ni devant l’atmosphère générale installée par la mise en scène lente et pesante de Yerzhanov, mais on aurait aimé avoir un peu plus de matière pour réellement plonger dans cette ville, et profiter de cette excellente bande originale un peu techno dreamwave planante et badante à la fois.

La grande force du film, ce sont des petites incursions dans le surnaturel ; le soldat est hanté par des cadavres de guerriers qui apparaissent régulièrement à l’image et permettent à Yerzhanov d’ajouter encore une nouvelle flèche à son carquois de metteur en scène hors pair. Non décidement, 83 minutes pour une telle proposition c’est trop court, on en veut plus !

Kazakh Scary Tales

Les projections de la semaine se sont terminées par une exclusivité aussi cool que frustrante : Adilkhan Yerzhanov a récemment tourné une série pour une nouvelle plate-forme de streaming kazakh. Elle s’appelle Freedom Media et ouvrira là-bas en octobre. On a eu le privilège d’en voir les trois premiers épisodes… Sans aucune assurance de pouvoir un jour visionner le reste!

Et c’est bien dommage car c’est très sympa. Il s’agit d’une histoire de détective et d’affaires surnaturelles dans les steppes de cette bonne vieille Karatas. Il est intéressant de voir Yerzhanov se plier au format de la série, à sa mécanique narrative et aux codes du genre qu’il convoque. Le folklore monstrueux local, composé comme il l’a exprimé avant la projection de nombreuses créatures diaboliques féminines, car selon lui les femmes ont été tant violentées dans les steppes que les hommes ont toujours eu peur qu’elles reviennent se venger, est ainsi confronté à des codes de polar très occidentaux, jusque dans l’écriture du protagoniste.

Anna Starchenko est évidemment encore de la partie et joue une sorte de médium qui croise la route du detective et forme avec lui un ces duos typiques du genre… Avec quand même en troisième roue du carrosse (c’est un vélo mon carrosse, je sais) un médecin légiste hilarant, qui a une relation très marrante avec le héros.

Si l’image est moins léchée que sur ses productions cinéma, l’histoire n’en est pas moins prenante et la mise en scène pas moins réfléchie. Yerzhanov continue d’utiliser les décadrages ; ici à chaque fois qu’un personnage commence à basculer dans le monde des monstres il se retrouve confiné dans le coin de l’image.

Le tout n’est pas exempt de défauts (rythme pas toujours clair, facilités d’écriture ici ou là) mais assez captivant pour qu’on ait envie de prier les dieux de l’audiovisuel pour avoir la suite un jour.

 

La suite des aventures d’Adilkhan Yerzhanov à Karatas en tout ça va ccs, on sait où se rendre l’année prochaine pour les voir : ce sera au Forum des images pour l’Etrange Festival.

About The Author

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.