Inu-Oh : Yuasa Will Rock You

Le très prolifique et très rapide Masaaki Yuasa (l’un des chouchous du site vous le savez, on a publié des texte sur à peu près tous ses films) passe rarement plus d’un an sur un projet. Que ce soit avec Science Saru ou ailleurs, le bonhomme au joli bob vissé sur le crâne cumule les créations et n’a que guère de temps pour s’apesantir… Et pourtant, il semble avoir ralenti pour créer ce nouveau long-métrage (il a stoppé la production pour réaliser une série entre temps, ce qui a permis au tout de murir un peu). Le résultat ? Probablement son meilleur film. Attachez votre ceinture, et attachez la ceinture de votre ceinture : on part en voyage dans le plus beau pays du monde, celui de l’animation.

Si Yuasa est habitué à adapter, ici il s’agit d’une adaptation d’adaptation… D’adaptation. Pour retracer la paternité de cette histoire, il faut revenir à un roman historique de 2017, qui lui-même adapte un poème légendaire de moines aveugles qui narrent la défaite des Heike. Pour faire simple parce qu’on est pas là pour un cours d’histoire et en plus pas franchement compétent : il s’agit du récit des tentatives d’unification du Japon il y a de cela neuf cents ans. Les Heike sont une des grandes familles en jeu, qui comme le terme « la défaite » l’indique plus haut, ne s’en sont pas vraiment bien sortis.

C’est à partir de cette base que Yuasa fait un film complètement à sa sauce, qui commence avec un joueur de biwa (instrument à cordes) de nos jours pour ensuite nous propulser dans le passé : en pleine bataille de Dan-no-ura, où le clan Heike a été vaincu par le clan Genji, menant ensuite à l’installation du premier shogunant qui régira le pays. Cette introduction est, pour parler en termes scientifiques, complètement barjo. Malgré la richesse et la complexité de la narration, Yuasa est en mode « pas de quartiers ! » et déroule déjà son animation virtuose sans aucune considération pour les plus épileptiques d’entre nous. Qui plus est, il introduit par dessus le marché des artefacts royaux, supposément liés à la grande Histoire et donc très convoités, qui ont des pouvoirs magiques. D’un côté on a un enfant qui perd son père et la vue à cause du shogun qui leur ordonne de pêcher une épée oubliée, et de l’autre un bébé qui naît difforme à cause de son père qui sacrifie sa normalité en échange de sa gloire personnelle à l’aide d’un masque mystique. Ouais, c’est déjà aussi dense que de la mélasse, et laissez-moi vous dire que c’est dense, la mélasse.

Le film suit alors l’enfance de ces deux personnages : Tomona l’aveugle va rejoindre une troupe de moines joueurs de biwa et se mettre à la musique à son tour. Il est accompagné du fantôme de son père et en quête de vérité (pourquoi a-t-il perdu la vue ? Pourquoi est-ce que son père est mort ?), tandis que le gamin difforme nommé Inu-Oh terrorise les villageois en courant partout avec son bras de quatre mètres de long, et son visage dissimulé derrière un masque en forme de gourde. D’ailleurs Inu-Oh est aussi un personnage historique, danseur Noh célèbre du 14ème siècle mais sur lequel on a peu d’infos claires, ce qui permet à Yuasa d’inventer sa propre mythologie.

Lorsque les deux héros se rencontrent enfin, l’alchimie est instantanée. A l’aide de la dextérité physique d’Inu-Oh et de la musique de Tomona, ils vont monter des spectacles relatant la tragédie des Heike, permettant au second de mieux comprendre pourquoi son père est mort et au premier de se libérer des esprits maudits qui lui ont déformé le corps.

Arrivé à ce point de la lecture de l’article je sais qu’une partie d’entre vous doit être en train de se dire : mais de QUOI tu parles Jim ? C’est N’IMPORTE QUOI. Et… Oui. En effet. Je ne peux pas vous donner tort, ça va dans tous les sens, il y a trop d’information, tout est noyé dans le folklore, on est tous fatigués y a l’inflation et Macron qui fait de la merde (phrase vraie à tout moment de lecture de cet article) on veut se détendre et moi je vous tombe dessus avec tout ça, je sais c’est pas sympa.

Mais le coeur du film, lui, est évident. Il est simple, il est clair. C’est une nouvelle occasion pour Yuasa que déclarer que la vie humaine n’existe qu’à travers l’art. On parle d’un homme obsédé par la création et les accomplissements des êtres pensants, des plus insignifiants aux plus grands. Et s’il avait déjà flirté avec la musique à de maintes reprises (dans Ride Your Wave et Lou et l’île aux sirènes en premier lieu), et avec le théâtre et sa dimension politique (Night is Short, Walk on Girl), c’est la première fois qu’il réalise une véritable comédie musicale.

Et il le fait sans aucune demi-mesure (jeu de mot musical, ici on s’éclate), puisque les spectacles de Tomona et Inu-Oh sont de très longs morceaux musicaux totalement anachroniques, qui s’inspirent tour à tour de Jimmy Hendrix et de Queen, en passant par les Beach Boys… Impossible de ne pas battre le rythme en choeur devant ces images folles. Le patchwork entre le folklore et le contemporain se fait dans le style d’animation de Yuasa, qui mélange le dessin traditionnel avec l’utilisation de rotoscopie, d’animation 3D et d’animation flash pour un ensemble à la fois hétérogène et cohérent. En d’autres termes : c’est le bordel, mais ça a du sens.

Parce qu’il parle d’un pays en transformation, qui ne cesse de trembler pour faire naître une stabilité jamais assez longue. Parce que son personnage Inu-Oh est une créature monstrueuse, qui dépasse les limites d’une seule et unique expression artistique : il est en trois dimensions. Parce qu’il n’a de cesse de parler du regard des autres sur l’originalité, et qu’il ne pourra jamais s’empêcher de l’être. Enfin parce qu’il n’adapte pas un récit connu de l’Histoire de son pays, il s’empare à son tour d’une sorte de récit mythologique et le fait vivre dans son propre univers, celui où la création artistique sera toujours une forme de délivrance. En bref, c’est chef d’œuvre.

Inu-Oh, un film de Masaaki GOAT Yuasa, au cinéma le 23 novembre 2022

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