Cycle Kinuyo Tanaka : La lune s’est levée

Peu de visages ont été plus connus au Japon que celui de l’actrice Kinuyo Tanaka. Ayant sur son CV des rôles en tous genres, interprétés chez Ozu, Mizoguchi ou encore Nomura, elle connaissait l’industrie du septième art comme peu pouvaient s’en vanter. C’est ce qui l’encourage en 1953 à marcher sur les plates-bandes de ses Pygmalions et, à la grande surprise des studios japonais, à devenir réalisatrice. Kinuyo Tanaka réalise six longs métrages en l’espace de neuf ans, tous témoignant d’une connaissance admirable de son art et de la culture de son pays. Grâce à Carlotta et au festival de Locarno, les films ont été restaurés et sortent pour la première fois au cinéma en France.

Après Lettre d’amour, Kinuyo Tanaka n’écoute pas les conseils de Mizoguchi et s’attèle à la réalisation de son deuxième long-métrage. Le film se base sur un scénario de Yazujiro Ozu et de Ryōsuke Saitō. La plume du premier est impossible à ignorer tant on retrouve ses thématiques habituelles : la famille et la nature.

En effet, La lune s’est levée nous présente trois sœurs sans mari vivant chez leur vieux père. Setsuko, la fille cadette, espiègle et malicieuse sert de moteur au film. Elle cherche à aider Ayako, sa sœur, qui semble incapable d’avouer ses sentiments à l’élu de son cœur. Progressivement le film va aussi s’articuler autour du destin sentimental des deux autres sœurs.

De ces histoires d’amours débutantes et de rendez-vous manqués, se dégage un tourbillon d’innocence que Kinuyo Tanaka arrive parfaitement à retranscrire par sa mise en scène. Les parties de cache-cache dans la sublime ville de Nara se succèdent aux petites machinations orchestrées par Setsuko et ses complices.  Cette légèreté donne au film un charme incomparable qui nous entraîne presque instantanément au cœur cette famille et de ses personnages attachants. Mais derrière cette insouciance se cache une mélancolie qui se déploie progressivement.

Telle est prise au jeu de l’amour, qui croyait prendre

En nous présentant les jeux presque enfantins de ces trois sœurs, Tanaka distille en effet des sentiments plus profonds. Setsuko et Ayako sont à un tournant de leur vie. Elles approchent de l’âge où elles devront quitter le cocon familial et ce père protecteur (le toujours formidable Chishū Ryū) qui pose un regard bienveillant sur leurs passions de jeunesse. La lune sert de témoin à ces moments charnières. L’astre de la nuit est d’ailleurs rarement filmé de manière frontale par la réalisatrice. Même quand les personnages sont perdus dans sa contemplation, la lune est souvent placée dans un recoin du cadre, comme s’il n’y avait pas besoin d’imposer au spectateur son évidente présence.

Dans ces moments de doute et de peur, face aux changements, les jeux enfantins se transforment alors en crise de larmes. Setsuko, interprétée parfaitement par Mie Kitahara, apprend les affres de l’amour presque s’en rendre compte. Un plan magnifique en travelling dévoile ainsi la jeune fille éperdue cachée derrière l’escalier comme si l’on surprenait derrière la carapace de la jeunesse insolente, les passions qui la transporteront dans le monde de l’âge adulte.

La lune s’est levée est un film en tous points réussi. On pourra peut-être regretter que l’œil de Tanaka filme trois femmes qui ne s’accompliront que dans la rencontre d’un homme. On reste chez Ozu, après tout. Mais ce sont bien les femmes qui mènent les danses nuptiales dans un grand élan d’insouciance et de passions. Un film aussi léger qu’émouvant qui confirme, certes les talents de scénariste d’Ozu mais surtout les talents de réalisatrice de Kinuyo Tanaka.

La lune s’est levée, un film de Kinuyo Tanaka avec Mia Kitahara, Yoko Sugi, Hisako Yamane, Chishu Ryu et Shuji Sano, sortie au Japon en 1955 et en France le 16 février 2022.

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