Le président et miss Wade : Aaron Sorkin à la Maison Blanche

Alors que le nouveau film d’Aaron Sorkin, Being the Ricardos, vient tout juste de sortir sur Prime Video dans l’indifférence générale (ce qui est le cas de la majorité des sorties de films sur la plate-forme, alors quand on parle en plus d’un biopic sur une star de sitcom des années 50, c’est se tirer une balle dans le pied), une ressortie en DVD et Blu-Ray chez Rimini Editions nous permet de nous replonger dans les premiers travaux du scénariste.

Le président et Miss Wade, écrit par Sorkin et réalisé Rob Reiner en 1995, raconte la vie d’un chef d’état américain inventé qui, en fin de premier mandat, décide de poursuivre une relation amoureuse avec une lobbyiste pour l’environnement. Andrew Sheperd (au nom très adéquat pour un rôle présidentiel puisque Sheperd veut dire berger) est interprété par le formidable Michael Douglas, tandis que la lobbyiste est campée par la non moins formidable Annette Bening ; un duo du feu de dieu pour une comédie romantique qui sent très bon les années 90.

Pourquoi cela vaut-il le coup de se replonger dans The American President, titre original du film aujourd’hui ?

1. Parce que c’est une romance assez atypique pour surprendre

L’idée est si évidente qu’elle tient dans une question-pitch : et si le président des Etats-Unis voulait draguer une meuf, comment cela se passerait ? Un concept très simple qui s’appuie sur un des préceptes de l’écriture sorkinienne : s’inspirer des règles qui régissent le quotidien des personnages pour créer des situations dramatiques – et comiques.

Que se passe-t-il quand une fille reçoit un coup de fil chez elle de quelqu’un se présentant comme le président des Etats-Unis ? Comment réagit la presse et l’opinion publique face à une telle situation ? En soi, Sorkin et Reiner ne font que transposer une trope narrative à la Cendrillon, où les rôles de prince et paysanne sont actualisés dans un contexte contemporain, américain, et (plus ou moins) réaliste… Et c’est pour cela que ça fonctionne. C’est typiquement une rom-com de Noël à l’ancienne.

Evidemment, le président doit être célibataire pour que cela fonctionne ; on doit être de son côté dès le début, et c’est pour cela qu’il est veuf. Ce choix scénaristique permet non seulement d’en faire un personnage touchant, marqué par une certaine tristesse que Michael Douglas parvient à inscrire dans ses yeux à chaque instant, mais aussi de servir de levier pour la partie politique de la trame. En effet, le président et son équipe pensent tous (sans oser le dire) que son élection est en partie due au décès de sa femme qui aurait joué en sa faveur…

« Mes chers compatriotes, hier soir j’ai ken »

2. Parce que c’est Sorkin à son plus idéaliste

Pour le meilleur ou le pire, Aaron Sorkin dégouline de bons sentiments dans son écriture. C’est un homme fasciné par les institutions, et le pouvoir des mots des puissants qui peuvent faire chavirer les cœurs de toute une nation. Vous ne le verrez jamais plus idéaliste que dans ce script, où il fait débattre de réglementation sur les armes à feu et d’émissions de gaz carbone autour de projets de lois historiques.

À aucun moment cela n’est réaliste, mais dans le contexte peu importe, puisque le scénariste s’inscrit ici dans l’héritage du cinéma de Frank Capra. De la bonté de l’âme et des bons sentiments… Même si Capra accordait plus d’importance aux figures populaires que Sorkin ne le fait dans sa filmographie. A noter quand même que le petit-fils de Capra lui-même a été engagé par Rob Reiner sur le film, comme premier assistant. Coïncidence ou non, c’est rigolo de le noter, surtout que le cinéaste est directement référencé lors de la scène où Annette Bening arrive à la Maison Blanche pour la première fois.

Plus encore que dans les thématiques, c’est dans son style d’écriture que le film s’inscrit dans une certaine tradition de la comédie romantique, et porte en lui l’héritage de la screwball comedy à l’ancienne, mettant en valeur les répliques bien pensées et les gags visuels. Tout ce que Sorkin a de rétrograde et qui lui fait son succès – et ses détracteurs. Il n’échappe d’ailleurs pas à certaines habitudes d’écritures, qui font que les persos féminins vont être très tolérants avec les persos masculins malgré leur comportement parfois limite… J’essaie de spoiler le moins possible, d’où mes propos très vagues. On lui pardonne ou non, selon notre appréciation du bonhomme (et pour les détracteurs : Being the Ricardos est très bien sur ce point).

3. Parce que le casting est dingo

Nous avons déjà cité Annette Bening et Michael Douglas qui parviennent à être particulièrement charmants chacun à leur manière, mais ce n’est pas tout. Le meilleur ami du président et son « chief of staff » à la Maison Blanche est interprété par l’immense Martin Sheen. La formidable Anna Deavere Smith fait aussi partie de son équipe. Et surtout, attention les cœurs, Michael J. Fox est de la partie.

Oui vous avez bien lu, le mec de moins d’1m70 le plus sexy de tous les temps joue un second rôle dans le film et il est absolument délicieux. Lui aussi est un des assistants du président et le voir débattre politique et se dépatouiller avec le drama médiatique autour de la relation amoureuse de son boss est un bonheur incommensurable.

Tant et si bien que c’est en le voyant dans ce film que des scénaristes ont eu l’idée de la sitcom Spin City, qui met en scène Michael J. Fox en adjoint au maire de New York, ce qui est sans aucun doute le plus beau rôle de sa carrière.

Et si tout ceci n’est pas assez pour vous convaincre, sachez qu’un président français fictif apparaît dans le film et qu’il est joué par un britannique qui ne sait pas parler la langue de Molière et qui s’appelle littéralement Clement Von Franckenstein.

Bi panic en une photo

4. Parce qu’on y voit la matrice de la série The West Wing

Si je parle surtout d’Aaron Sorkin jusqu’ici, c’est parce qu’au delà de son script et des comédiens, la mise en forme n’a rien de particulièrement exceptionnel. Rob Reiner fait le travail, même s’il peine parfois à adapter les folies de dialogues du scénariste, et même si certains décors (les arbres derrière les fenêtres du Bureau Ovale ? Les écrans dans les scènes en voiture ?) nous forcent à nous demander où sont passés les 60 millions du film. Mais rien d’exceptionnel.

En revanche, le film devient absolument fascinant si on l’observe comme un proto-West Wing. Beaucoup de légendes existent sur le script de Sorkin pour le film, notamment sur le fait qu’il aurait écrit à l’origine un texte bien plus long et réutilisé ces passages coupés dans sa série à succès quatre ans après.

Mais à la limite peu importe si ces légendes sont vraies, il suffit de regarder ce qui est dans le film pour voir déjà beaucoup d’éléments qui se sont retrouvés transposés ; outre le casting (Martin Sheen en tête, mais il ne faut pas oublier Joshua Molina et la susnommée Anne Deavere Smith), on peut déceler des traits de caractérisations de personnages qui se retrouveront dans la série. Comme par exemple la passion pour le président pour offrir des vieux livres à ses proches, la relation avec sa fille…

Les fans les plus hardcores de The West Wing reconnaîtront également un arc narratif central de la saison 1 dans le conflit sous-jacent qui motive la relation entre Michael Douglas et Martin Sheen, puisque le chief of staff reproche à son président et meilleur ami de la jouer timoré dans ses actions politiques.

La vraie différence, évidemment, c’est que dans Le président et miss Wade, tout cet univers foisonnant sert de toile de fond, de vernis autour de la romance, là où c’est le seul et unique sujet de The West Wing. Alors profitez de cette ressortie vidéo pour la découverte !

Le président et miss Wade, un film de Rob Reiner. Ressortie vidéo le 5 janvier 2022.

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