Petite Maman : Le cinéma du futur

Dans une maison de retraite, une vieille dame fait ses mots croisés. « Alexandrie », dit alors une enfant à ses côtés : c’est Nelly, l’héroïne, qui ouvre ainsi le cinquième long métrage de Céline Sciamma en tant que réalisatrice. Alexandrie, un mot qui évoquera pour certains Claude François, pour d’autres une fameuse bibliothèque envolée dans les flammes. La suite de la séquence (filmée en un seul plan) révèle une maison de retraite et nous laisse comprendre que la grand-mère de Nelly vient de quitter ce monde ; et avec elle, comme à chaque décès, tout un univers de connaissances disparaît.

Petite Maman est à bien des égards la suite logique du Portrait de la jeune fille en feu, qui avait tant séduit la rédaction de Cinématraque (et pas seulement parce qu’on croise la réalisatrice à toutes les manifs), puisque Sciamma y filme un lieu qui prend forme hors du temps. D’une île bretonne sur laquelle deux femmes vivent une relation amoureuse condamnée à ne pas durer, on passe à la maison de la grand-mère de Nelly, où a grandi sa mère Marion. La séquence spectrale de Portrait où Adèle Haenel apparaissait dans sa robe de nuit blanche comme un fantôme semble avoir autant informé l’œil de Sciamma (et de sa directrice de la photo Claire Mathon) que sa plume, puisque la vieille bâtisse nous est d’abord révélé couverte de draps blancs, à la lumière d’une lampe torche.

Le film surprend enfin véritablement lorsqu’il ose toucher ce que le film précédent n’avait fait qu’effleurer : le fantastique. Au détour d’un chemin dans la forêt, Nelly rencontre sa mère Marion lorsqu’elle était enfant, et elles deviennent amies. C’est la première apparition au cinéma pour ces deux jeunes actrices jumelles, Gabrielle et Joséphine Sanz, qui vont alors former le cœur du film, nous baladant du présent (la maison en train d’être vidée) au passé (La mère de Marion est encore en vie). Le terme de fantastique est assurément le plus approprié pour qualifier la démarche de Sciamma, puisque nous ne sommes jamais vraiment certain de la véracité concrète de ce voyage dans le temps : le film en tout cas se permet de naviguer dans la poésie des entre-deux, et ainsi laisser le spectateur choisir son port.

Parce que la cinéaste fait toujours attention à choisir ses mots le plus justement possible dans ses dialogues, il est impossible de se contenter de bêtes formules pour parler de son film. On ne peut pas se permettre par exemple de dire que Petite Maman est bouleversant car l’émotion qu’il procure n’a rien de troublant, ou de pénible. Au contraire. Il fait vivre la tristesse d’une fille qui cherche sa mère qui la fuit avec une douceur réconfortante. Il, empruntons une image à la musique, sonne comme le monde. Pas seulement par son sujet du deuil, qui sera toujours universel, c’est peut-être aussi grâce à l’extraordinaire travail des équipes déco et accessoires sur le film qui ont vraiment su rendre l’atmosphère d’une époque (Marion a exactement mon âge, son enfance dans la maison de sa mère m’est très familière). Ou grâce à la manière dont les jumelles sont dirigées. Leur facétie, leur complicité n’est jamais aussi évidente que lors des séquences où elles se mettent en scène en plein mélodrame policier et en costumes : Sciamma prend leurs enfantillages au sérieux, et c’est ce qui fait la différence.

Et puis il y a ces échanges, ces répliques qui en quelques mots parviennent à nous faire chavirer (je sais que c’est la deuxième fois que j’utilise une métaphore marine mais je fais exprès en fait, c’est à-propos). Un personnage offre une question, « Tu viens du futur ? ». Et l’autre répond toujours un peu à côté, là où se trouve le lyrisme et la simplicité du quotidien. « Je viens du chemin derrière moi ». Le cinéma nous avait manqué.

Petite Maman, un film de Céline Sciamma, avec Joséphine Ganz, Gabrielle Ganz, Nina Meurisse, Margot Abascal et Stéphane Varupenne. Au cinéma le 2 juin 2021.

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