Séries Mania 2019, jours 5 et 6 : Les corps étrangers

Alors que l’on a allègrement dépassé le stade de la mi-festival, il est temps de poser des mots sur les maux : pour l’instant, cette cuvée 2019 de Séries Mania manque d’un petit quelque chose. Il lui manque encore sa locomotive, un show qui s’élèverait au-dessus de la mêlée. C’est aussi qu’à ce moment du festival, la tentation se fait de plus en plus grande de déserter un peu les séances de projection pour leur préférer leurs indispensables compléments pour tout accrédité : les rencontres et masterclass diverses qui peuplent l’agenda de chaque journée, mais surtout un forum professionnel parfois trop souvent délaissé par les badgés alors qu’il offre chaque année des rencontres aussi intéressantes que variées. Totalement accessibles aux médias invités, ils réservent chaque année leur lot de grands noms et de portes d’entrée sur des points pourtant essentiels à la compréhension de l’état actuel de la production sérielle en tant qu’industrie.

Transatlantic Dialogues (de sourds)

Vaguenauder dans les auditoriums du Grand Palais, c’était cette année assister en creux à la transformation et à la recomposition des forces en présence à l’échelon européen. Ce n’est pas toujours palpitant dans ce que ça dit mais c’est toujours intéressant dans ce que ça dit. Et les rencontres professionnelles, notamment les souvent passionnants Lille Transatlantic Dialogues du mercredi, en sont le point d’orgue. L’an dernier, on avait pu y constater le fossé colossal qui séparait en terme de vision de l’industrie Netflix et son big boss Reed Hastings d’une France Télévisions qui semblait naviguer à vue. Un an plus tard, on est repassés prendre la température dans un contexte radicalement différent, où les offres numériques étaient plus que jamais au cœur des débats.

Et le petit jeu de dupes auquel tout ce petit monde s’est livré cette année a quelque chose de fascinant. Avec ses grands sabots et une présence très marquée dans la sélection de cette année (Osmosis d’une part, Chambers de l’autre, on y reviendra très vite), Netflix a joué les petits malins en choisissant de faire entrer le loup dans la bergerie après des années à jouer avec les réglementations en place. Une quinzaine de projets français en développement, pas forcément tous des plus excitants (un documentaire sur Nicolas Anelka, en 2019?), mais avec en point d’orgue un gros pavé dans la flaque d’eau : l’annonce d’un partenariat avec TF1 pour la distribution internationale d’une grosse fiction d’époque, Le Bazar de la Charité. Casting fort hétéroclite, d’Audrey Fleurot (membre du jury par ailleurs, la nature est bien faite) à Stéphane Guillon, mais surtout une répartition de la diffusion redoutable : une primodiffusion sur TF1 accompagnée d’une exploitation en SVOD sur Netflix huit jours plus tard, le tout sur un accord d’exclusivité de quatre ans.

Si la valeur artistique du bousin reste à évaluer, Le Bazar de la Charité est déjà en soi fascinant en ce qu’il permet de montrer ce qui s’est dégagé de ces rencontres professionnelles de cette année : les chaînes télé françaises ne croient toujours pas en Salto. Si vous n’avez pas encore entendu parler de Salto, il s’agit du service de SVOD « révolutionnaire » promettant une alliance d’exploitations de contenus de la part de trois grands groupes télé français : TF1, M6 et France TV. Sauf que les chaînes ont beaucoup parlé de tout, sauf de Salto. Même pas encore sûre de voir le jour (le dossier est actuellement évalué par l’Autorité de la concurrence française), Salto n’est même pas encore née qu’elle semblait déjà enterrée par tout le monde. France TV y a accordé à peine deux mots sur les deux heures de sa conférence de presse, tout en annonçant un bon paquet de projets, notamment à destination de ses plateformes numériques, semblant beaucoup plus intéressé par son partenariat trans-européen avec la Rai et la ZDF. Et TF1 a clairement refilé la patate chaude en disant que c’était M6 qui se chargeait du gros du travail, tout en s’acoquinant avec le grand méchant Netflix. Bref, tous ces petits jeux d’alliance laissent à penser que quand (voire si) Salto voit le jour dans les prochains mois, tout le monde sera déjà passé à autre chose.

Et Amazon Prime Vidéo, me direz-vous ? Ma foi, eux semblent plus intéressés par l’idée de continuer leur tambouille dans leur coin, on ne juge pas.

Chambers avec vue

Voir de la sorte autant de corps étrangers se greffer sur la production française rappelle que l’idée de la greffe (et de son rejet) semble bien être le fil conducteur de toute cette édition de Séries Mania. Métaphoriquement, cela peut-être le Brexit, qu’on a déjà évoqué en détail dans un compte-rendu précédent, dont on ne sait pas bien s’il faut le laisser pourrir en attendant l’anesthésie ou s’il faut trancher dans le vif de la chair sans faire de concession. Plus prosaïquement, c’est aussi le sujet d’un événement de ce Séries Mania, Chambers, nouvelle exclusivité Netflix pour laquelle les grands moyens étaient de sortie. Présentée en compétition plus d’un mois avant sa sortie en exclusivité mondiale, la série a aussi fait parler par la venue de son actrice-productrice, Uma Thurman. Uma Thurman à Lille, ça ne se refuse évidemment pas. Qu’importe que cela ait donné lieu à une masterclass lénifiante faite de poncifs et de com bien lissée toute hollywoodienne, Uma Thurman est là, on revoit la danse de You Never Can Tell et le Confused Travolta sur grand écran, Uma Thurman sourit.

Chambers, diffusée plus tard dans la soirée, est autrement plus intéressante. Bien que la série porte le sceau de deux hommes, l’ex Wunderkind d’Hollywood Stephen Gaghan (scénariste de Traffic pour Soderbergh et réalisateur de Syriana) et le réalisateur Alfonso Gomez-Rejon (passé par l’école Ryan Murphy avec Glee puis American Horror Story avant de réaliser le très beau Me and Earl and the Dying Girl), la série est avant tout une histoire de femmes. Femmes derrière la caméra d’abord : Uma Thurman joue et produit la série aux côtés de Jennifer Yale, associée de Gaghan via le tout nouveau studio Super Emotional (lui-même dérivé de Super Deluxe, obscur laboratoire à sketchs zinzins du duo Tim & Eric), et sa showrunneuse est une toute jeune débutante du nom de Leah Rachel. Femmes devant la caméra ensuite puisque son héroïne est une adolescente inconnue de Sivan Alyra Rose, dont on gage qu’elle ne restera pas inconnue très longtemps.

Cette dernière incarne Sasha, une lycéenne de l’Arizona de 17 ans victime d’un arrêt cardiaque au moment de perdre sa virginité. Sauvée grâce à la greffe du cœur d’une autre adolescente décédée, elle fait connaissance avec les parents de la donneuse, un couple bourgeois aussi généreux que porté sous les bizarreries new age un poil flippantes, incarné par Thurman et Tony Goldwyn (Ghost, Scandal). Alors qu’elle doit apprendre à vivre avec le cœur d’une autre, elle commence à avoir des visions étranges… Dit comme ça, ça sonne un peu crétin certes mais ce ne serait pas rendre justice à ce que l’on a vu des deux premiers épisodes. Préférant le thriller mental à l’avalanche de jumpscares, Chambers questionne aussi le rapport des femmes à leur corps que l’obsession du deuil. Les deux épisodes diffusés n’en dévoilent pas assez pour se faire une idée précise de la mythologie que va déployer la série (on ne commence à l’entrevoir réellement que dans la deuxième moitié de l’épisode 2), mais l’exposition n’a rien de laborieuse. On n’ira pas jusqu’à dire que ça sent le carton assuré, mais l’ensemble est suffisamment solide et intrigant à tous les niveaux pour que l’on s’avance à dire que Chambers saura facilement se trouver un public.

Les corps étrangers, dans tous les sens du terme, c’est enfin l’une des figures même qui font le sel de ce genre qui sied particulièrement au format sériel : l’espionnage. Ça tombe bien, Séries Mania avait invité cette année deux maîtres du genre, Éric Rochant et Hugo Blick, pour en discuter. Il en a accouché une conférence passionnante, pleine d’esprit et montrant deux conceptions souvent assez différentes de l’espionnage. Le live-tweet ci-dessous (oui encore un) en résume l’essentiel.

Chambers de Leah Rachel, 10×45′, avec Sivan Alyra Rose, Griffin Powell-Arcand, Uma Thurman, Tony Goldwyn, diffusion française sur Netflix le 28 avril.

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