First Man : Armstrong, la vie, quelle histoire !

Après la batterie de Whiplash et les claquettes de La la Land, Damien Chazelle nous propose une nouvelle partition à base de tôles vibrantes, de moteurs vrombissants et d’alarmes vrillantes. First Man n’est pas une adaptation de Camus, mais le récit des premiers (et derniers pour l’instant) pas de l’homme sur la Lune. Nous voici donc dans les terres si périlleuses et pourtant si fréquentées du biopic… Nombre de réalisateurs et réalisatrices ont échoué dans l’exercice compliqué de l’adaptation de la vie d’une figure publique. Que l’énième surdoué du cinéma américain, Damien Chazelle s’y attelle pour son quatrième film peut piquer notre curiosité. Que ce film soit le premier qu’il n’écrit pas lui-même, laissant le soin d’adapter le livre de James R. Hansen à Josh Singer, qui a déjà opéré sur les très bons et très académiques The Post et Spotlight, peut nous inquiéter. Alors, Damien Chazelle a-t-il fait parler son talent ou est-il rentré dans le rang pour un film qui sur le papier pourrait bien intéresser les Oscars ?

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Zouave, moi !? Alors, comme ça je fais le zouave ?

La première demi-heure de First Man fait très peur. On comprend immédiatement que le film sera, comme le laissait supposer le titre, avant tout centré sur la personne de Neil Armstrong. La conquête de l’astre satellite de la Terre par l’homme sera donc vue à travers les traumas et les doutes d’un homme qui s’apprête à réaliser l’impensable. Cela donne des séquences très lourdes dignes des pires mélos qui laissent craindre le pire : un film individualiste, psychologisant et tire-larmes noyant son sujet dans un pathos forcé. Heureusement, le reste du film s’éloigne de son mauvais départ et renoue avec une certaine grâce pour deux raisons principales : son traitement de la conquête spatiale et la personnalité de Neil Armstrong lui-même.

Dès les premières scènes d’entraînement, Damien Chazelle montre son parti-pris. Il choisit de nous faire vivre les moments de pilotage dans toute leur fragilité technique et matérielle. Les vaisseaux des années 60 semblent faits de bric et de broc, prêts à exploser à la moindre défaillance. Les personnages, piégés dans ces jouets hors de prix, font ce qu’ils peuvent pour contrôler des situations qui les dépassent. Et nous sommes plongés au cœur de ce fracas de métal et de loupiotes. Par un travail sonore remarquable et une réalisation faussement chaotique, First Man réussit toutes ses scènes spatiales, avec une utilisation homéopathique d’effets spéciaux. La magie de l’exploit réalisé porte aussi le film. Difficile, en 2018, de ne pas rester fasciné devant cet accomplissement avec la technologie de l’époque. Et même si Damien Chazelle n’a pas le talent de Stanley Kubrick, ça fait toujours un petit quelque chose de voir l’homme sautiller sur la Lune, avec ou sans Milou.

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Assises sur une bitte d’amarrage, elles pleurent.

L’autre réussite du film tient dans la personnalité d’Armstrong. Le personnage n’a rien d’un héros. Il n’est pas loquace, il n’est pas drôle, il n’est pas sympathique et semble incapable de communiquer avec les gens. Vous imaginez bien que Ryan Gosling se fond à merveille dans ce rôle taillé sur mesure pour son jeu si distinctif. Cela permet de sauver le film de ses accès de lyrisme malvenus. Le rôle de Janet Shearon, femme de Neil, bien tenu par Claire Foy, permet de donner une autre perspective à la conquête spatiale, en rappelant les conséquences bien réelles de la course aux étoiles menée par les USA contre l’URSS. Évidemment, le film ne peut pas sortir d’une opposition assez nette entre les femmes de marins, attendant le cœur serré le retour de leurs maris et les hommes en costume faisant beaucoup de sacrifices et de maths compliquées pour l’honneur de leur pays. Le personnage de Janet est cependant assez fort et subtil pour remuer légèrement ce carcan. Le film se permet aussi au détour d’une jolie scène d’interroger l’utilité de toute cette entreprise, mais ne va pas jusqu’à en faire un nerf central de son récit. On aurait aimé, pourtant, que le cinéaste s’engage un peu plus dans cette voie, au moment où l’empire américain, 40 ans après, s’apprête à relancer la machine à rêves en direction de Mars. Mais cela aurait nécessité de sortir du prisme de l’histoire individuelle de Neil pour embrasser un point de vue plus politique, ce que le film se refuse à faire.

Si les reconstitutions relativement sages de moments de l’Histoire, ou les doutes et incertitudes des « hommes blancs torturés » vous donnent de l’urticaire, nous vous déconseillons donc d’aller voir First Man. Pour les autres, malgré quelques scènes superflues, First Man réussit quand même à raconter un instant-clef de l’histoire de l’humanité sans trop se laisser dévorer par son sujet. Même si Damien Chazelle est beaucoup plus sobre et effacé que dans ses précédents films, son talent de cinéaste est toujours visible et les amateurs de frissons stellaires seront ravis.

First man : le premier homme sur la lune, de Damien Chazelle avec Ryan Gosling, Claire Foy, Corey Stoll, Lukas Haas et Kyle Chandler. Sortie le 17 octobre 2018.

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