L’Ombre d’Emily : Quand Paul Feig genre.

Un beau matin, Paul Feig s’est réveillé et s’est dit : et si je me prenais pour quelqu’un d’autre ? Moi, le réalisateur de comédies célèbres et adorées comme Bridesmaids et Spy, moi qui ai lancé Freaks and Geeks avec Judd Appatow et ce variety show Netflix pitoyable avec Joel McHale, moi qui ai réalisé tant d’épisodes de 30 Rock, The Office et Parks and Recreation, je vais me transformer et explorer ma part d’ombre.

Ainsi est né le projet A Simple Favor, appelé chez nous L’Ombre d’Emily, une adaptation du roman A Simple Favor, appelé chez nous Disparue. Si vous êtes encore à chercher la logique derrière ces choix de « traduction », arrêtez tout de suite, vous vous faîtes du mal pour rien. Le film raconte l’histoire d’une mère de famille nommée Stéphanie Smothers (Anna « amour de ma vie » Kendrick), qui enquête sur la disparition mystérieuse de sa nouvelle amie Emily Nelson (Blake « j’ai jamais vu Gossip Girl mais je te trouve drôle sur Twitter avec ton mari Ryan Reynolds » Lively). Stéphanie est une maman parfaite, veuve qui élève son enfant seule et tient un vlog destiné à partager ses savoirs de maman parfaite. Emily est une maman aussi, mais apparaît comme négligente, délurée, alcoolique… Mais qu’est-ce que Paul Feig vient faire dans un délire pareil ?

On peut d’abord penser qu’il se prend pour Alfred Hitchcock, et se faire un bon petit thriller à la Vertigo. Emily Nelson disparaît puis est déclarée morte, Stéphanie enquête et découvre qu’il y aurait peut-être anguille sous roche… Emily est-elle vraiment morte ? Cependant le mystère s’effondre dans l’incapacité totale de Paul Feig à maîtriser la tension, ou à capter l’intérêt de son spectateur. C’est qu’il y a quand même beaucoup de blagues, et de ruptures dans le ton… Serait-ce plutôt une satire ?

Peut-être que Paul Feig se prend en réalité pour David Fincher. Oui, tout s’éclaire ! Le cadre haute bourgeoisie, les quartiers résidentiels et maisons à l’architecture moderne, les femmes riches et fourbes qui cachent de lourds secrets… Il veut refaire Gone Girl, Paul Feig présente Gone Emily ! Et en plus, c’est souvent très drôle les films de Fincher. Non pas que ce soit des comédies, mais il maîtrise très bien l’humour grinçant et le comic relief. Le problème, c’est que Fincher a un certain talent de mise en scène. Il sait choisir une caméra, un objectif, un éclairage, et placer ça où il faut. La mise en scène de Paul Feig (et ça n’est pas nouveau) est tellement plate que tu peux utiliser un niveau pour l’observer, et les bulles seront toutes alignées. Sérieusement, il ne se passe rien dans son cadrage, rien dans son montage, et son éclairage ressemble à une émission de déco sur M6. Qui plus est, l’humour n’y est jamais comic relief, il est toujours punchline. Souvent c’est même drôle, mais par contrecoup cela rend le reste (à savoir l’histoire, les personnages, la tension dramatique) insignifiant. Or dans un thriller, si les blagues sont plus mémorables que le reste, quelque chose ne tourne pas rond.

On s’en fout au fond, regardez comme Anna est jolie, j’en ai rien à foutre du reste je vais commander une affiche du film alors que je l’ai trouvé nul, c’est ça de ne pas avoir de colonne vertébrale les gars et ouais.

En explorant la relation entre les deux femmes, peut-être que Paul Feig se prend davantage pour David Lynch, ou pour Gregg Araki. le problème, c’est que ce sont des réalisateurs qui explorent pour de vrai ; lui laisse tout en suspend. Un flashback par-là révèle une relation incestueuse, un baiser volé ici laisse suggérer une bisexualité jamais assumée. Mais Feig, lui, ne va jamais au bout des choses ; et quand il finit par même à désamorcer un procédé stylistique comme le fusil de Tchekov, on a quand même l’impression qu’il se fout bien de notre gueule.

Et puis soudain on se dit : mais non ! C’est Clouzot qu’il tente de convoquer, de réincarner ! le mélange humour/thriller, les femmes calculatrices, les détectives malins et intrusifs… Tout y est. En plus, la quasi totalité de la bande son est composée de chansons françaises, et Anna Kendrick mentionne même Les Diaboliques à un moment. Seulement voilà, les films de Clouzot ont comme qualité majeure une écriture exceptionnelle, là où le film de Paul Feig est une catastrophe totale. La première heure tient bien la route, mais dès que l’on commence à explorer le passé secret d’Emily Nelson, tout se pète la gueule. Les quinze dernières minutes sont tellement un monument de n’importe quoi et de retournements de situation sans queue ni tête que j’avais l’impression de me retrouver devant un mauvais vaudeville vu au Off d’Avignon dans lequel même les personnages admettaient être confus par l’absurdité total du déroulement du scénario.

Au final, Paul Feig a voulu être beaucoup de personnes de talent, mais il n’a réussi qu’à être que l’ombre de lui-même (ceci est une BLAGUE avec le titre français du film, merci de rire à voix haute dans le métro et de terrifier ainsi vos voisins de transport), ainsi que l’ombre de tous les grands auteurs qu’il singe. Car il a beau vouloir se démarquer et emprunter aux autres, ce n’est vraiment que lui qu’on voit. C’est un essai fascinant qui mérite d’être vu pour la tentative, mais pas le résultat. Pourtant, sauter du coq à l’âne au cinéma ou à la télé, ça n’est pas impossible. Voyez par exemple Phoebe-Waller Bridge qui fait le grand écart entre la comédie mordante Fleabag et le thriller-caméléon Killing Eve : elle s’en sort admirablement et avec les honneurs. Au final, plutôt que d’imiter tous ces réalisateurs qui ont mis en scène des femmes, Paul Feig aurait peut-être mieux fait de carrément s’inspirer d’une femme.

L’Ombre d’Emily, un film de Paul Feig avec Anna Kendrick, Blake Lively. En salles le 26 septembre.

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