Fahrenheit 451, l’ivre de feu

Deuxième adaptation du classique de la SF de Ray Bradbury (1953) après celle de Truffaut (1966), le Fahrenheit 451 de Ramin Bahrani était présenté en séance de minuit. Produit par HBO Films, Ramon Bahrani reprend dans les grandes lignes l’œuvre originelle pour la transposer dans un monde futuristique bien loin de la contemporanéité de l’œuvre de Truffaut et Bradbury lui-même. Et c’est sans doute dans cette volonté d’imaginer un futur si différent de nous que Bahrani se fourvoie.

Pourquoi vouloir transposer un livre dont la critique acerbe demeure tout à fait actuelle dans un futur plus « hunger gamesque » que bradburien ? La société décrite par l’auteur américain est une société où le savoir est un danger. Postulat qui n’a pas tellement évolué de nos jours que ce soit dans les dictatures (forcément) ou dans les pays dits plus « démocratiques » avec les fameuses fake news ou encore les atteintes aux libertés journalistes que ce soit en France (cf. Notre-Dame-des-Landes ou la révolte étudiante) ou bien à l’international avec un nombre incroyable d’assassinats perpétrés contre les journalistes au cours de cette année 2018 (cf. Jan Kuciak en Slovaquie, Yasser Mourtaja en Israël ou encore Ueliton Bayer Brizon et Jefferson Pureza Lopes au Brésil).

La force des œuvres de science-fiction, peu importe le champ artistique, réside justement dans cet éloignement temporel qui se rattache au présent et pas dans cette aspiration à le fuir

Ramin Bahrani nous transporte ainsi dans un Fahrenheit 451 dont les décors n’ont rien à voir avec le monorail SAFEGE, mais davantage avec Blade Runner (Ridley Scott, 1982 ; Denis Villeneuve, 2017). L’univers du film emprunte aussi à la saga Hunger Games par le biais de ces retransmissions en direct des autodafés et autres humiliations envers les « Anguilles » (ces personnes qui continuent à s’instruire par le biais de la lecture et pire, qui partagent ces savoirs). La phrase de Heinrich Heine dans l’Almansor (1821) prend encore une fois tout son sens : « ceci n’était qu’un prélude, là où l’on brûle des livres, on finit aussi par brûler des hommes ». Plus que de manière métaphorique où l’Allemand dénonce la perte de savoir et donc à terme d’Humanité, il faut voir cette phrase ici, dans le contexte du film d’HBO, comme un écho à l’Allemagne nazie où les autodafés allaient de pair avec les chambres à gaz. En tenant une sorte de registres des « Anguilles » après chaque perquisition, Guy Montag (Michael B. Jordan) et le Capitaine Beatty (Michael Shannon) remettent d’une manière dématérialisée une judenstern (étoile des Juifs). Si l’idée est très intéressante, elle n’est que trop peu exploitée et surtout passe après ces votes et autres likes pour chacun des pompiers. Et c’est bien dommage, car que Montag dispose de cent points supplémentaires sur son profil Yuxie ne sert absolument à rien pour la spectatrice et le spectateur. On aurait pu penser que sur la fin, à la manière d’une Katniss Everdeen, la renommée sur le Neuf (nom de ce nouvel internet) de Montag lui soit utile pour embraser le peuple, mais il n’en est rien. Bahrani ouvre sur autre chose, une idée plus spirituelle qui ne fait pas de ses personnages des martyrs, mais des idéaux : immuables. On se retrouve alors face à une contradiction, la surexploitation de la technologie dans tout le film, que ce soit du début (cf. le visionnage des photos de Montag par Montag, appuyant ce côté individualiste très justement critiqué) à la fin, semble un frein à notre implication spectatorielle autant qu’elle n’est d’aucun intérêt à l’intrigue. Cela est purement superficiel, rien de plus. Mais cette contradiction n’est pas la seule. En effet, il y a comme une schizophrénie à vouloir s’échapper du contemporain pour essayer par tous les moyens de s’y rattacher. C’est le cas par exemple lorsqu’un des personnages rappelle que plus personne ne lit et que l’on s’arrête toutes et tous aux gros titres. Le constat est parfaitement envisageable et même très pertinent, mais pourquoi se rendre fou en voulant se détacher de 2018, mais pas trop ? La force des œuvres de science-fiction, peu importe le champ artistique, réside justement dans cet éloignement temporel qui se rattache au présent et pas dans cette aspiration à le fuir.

De cette adaptation trop éloignée de la puissance du livre originel, on retiendra des performances d’acteurs et d’actrices de qualité (Michael Shannon en professeur, Michael B. Jordan dans son archétype d’antihéros et Sofia Boutella en tant qu’élément perturbateur de la caserne), une image très soignée et une séquence d’ouverture convaincante (bien qu’aux antipodes de celle de Truffaut). Malheureusement, quand on s’attaque à un tel monument, le résultat au final est bien loin de la hype annoncée…

 

Fahrenheit 451 de Ramin Bahrani, avec Michael B. Jordan, Michael Shannon et Sofia Boutella. 1h40. Diffusion le 20 mai 2018 sur OCS.

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