Les Vies de Thérèse de Sebastien Lifshitz

Thérèse Clerc est décédée le 16 février dernier, emportée à l’âge de 88 ans d’un cancer. Si l’on éventera le spoiler sans aucune vergogne, c’est que sa mort n’est pas le sujet du documentaire de Sébastien Lifshitz, plus court des longs-métrages en compétition dans la sélection de la Quinzaine des Réalisateurs cette année. Le nom de Thérèse Clerc n’échappera pas aux suiveurs de la filmographie de Lifshitz, puisqu’elle était déjà l’une des Invisibles de son jubilatoire documentaire sorti en 2011.

Quatre ans plus tard, Les vies de Thérèse s’ouvre sur la femme qui nous avait fait tant rire il y a quatre ans. Elle a le visage émacié, la voix ténue, la silhouette lourde et le regard vagabond. Elle parle de ses retrouvailles avec son ami réalisateur, de la mort qui rôde et de son pacte passé avec son ami : filmer son agonie et les dernières semaines de sa vie. Une tâche dont le réalisateur s’est acquitté en 52 minutes montre en main, non pas pour coller aux impératifs de diffusion télévisuelle (le film est produit par Canal), mais parce que l’agonie rapide de Thérèse Clerc a limité le matériau disponible.

Pour qui a vu Les invisibles, les premiers plans de La vie de Thérèse font l’effet d’une onde de choc dévastatrice. Le contraste saisissant entre les deux Thérèse, filmées à même pas quatre ans d’intervalle, fait couler les premières larmes dans le Théâtre Croisette. Après un premier appendice joyeux, Bambi, le cycle des Invisibles s’offre sa suite tragique. La plus risquée certainement, vu l’écueil permanent du misérabilisme qui guette ce périlleux exercice d’équilibriste.

Mais Lifshitz désamorce rapidement les concours de violon par une approche à la fois d’une grande empathie et d’une totale pudeur. Les vies de Thérèse n’est pas un film sur la maladie, et encore moins sur le cancer, dont on ne prononce jamais le nom à l’écran. Les vies de Thérèse est un film sur le corps de la femme comme arme de revendication libertaire et d’opposition à la société hétéronormative. C’est un film sur le refus du renoncement et la nécessité de poursuivre le combat jusqu’au bout.

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Le combat, c’est ce qui caractérise la vie de Thérèse Clerc, élevée dans la foi chrétienne avant de découvrir les théories marxistes grâce aux prêtres-ouvriers, puis les mouvements féministes lors de mai 68. Deux structures et deux mouvements qui n’ont pas forcément marché toujours main dans la main, mais qu’elle a choisi de mener jusqu’à son terme, faisant de son homosexualité révélée une véritable philosophie politique radicale, qu’elle poursuivra en fondant la Maison des Babayagas, une maison de retraite autogérée et participative réservée aux femmes de plus de soixante ans. Une maison qu’elle aura pourtant refusé d’intégrer lors des dernières années de sa vie.

L’habileté de Lifshitz est de contrebalancer chaque moment dramatique (les examens médicaux, les moments de doute ou d’épuisement) non pas par un moment plus léger et factice, mais par une étape de la vie politique de Thérèse Clerc. Un cheminement aussi tortueux (en témoignent ses quatre enfants, qui ont grandi à différentes étapes de son existence) qu’au final limpide, guidé par un leitmotiv unique : la liberté de faire ce qu’elle désire de son corps. En ressort le portrait d’une femme dont le militantisme n’a jamais failli, dans la force comme dans la faiblesse.

A l’heure où la France se voit confrontée à cette nouvelle tentation révolutionnaire qu’est Nuit Debout, rongée de l’intérieur par la difficulté qu’elle rencontre à intégrer la parole féministe, Les vies de Thérèse est aussi un rappel salutaire sur la nécessité de l’intersectionnalité des luttes et de ne céder à aucun compromis. Tout comme Thérèse Clerc a refusé d’en faire tout au long de sa vie.


Gaël Sophie Dzibz Julien Margaux David Jérémy Mehdi
 3.5 Stars

Le tableau des étoiles complet de la sélection à ce lien


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Un film de Sebastien Lifshitz, avec Thérèse Clerc.

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d'un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J'aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j'aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l'ouvreuse. J'officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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