ROOM : A bout de souffle !

Nos notes

Lorsqu’un auteur écrit un roman à succès, multirécompensé, il est très vite assailli de toutes parts pour s’en faire acheter les droits à des fins de potentielles adaptations cinématographiques. L’écrivain se retrouve parfois frustré de la transposition de son œuvre à l’image d’un Stephen King mécontent du travail de Kubrick sur son Shining. Il peut également, honteux mais chèque en main, baisser les yeux face à la médiocrité de l’adaptation. C’est pour devancer ces différents cas de figure que l’auteure de Room paru en 2010, lucide quant au potentiel cinématographique de son livre, transposa dans la foulée elle-même son roman à succès en un script afin d’en conserver les moindres détails, préparant au mieux la force de son sujet à irradier l’écran, transcendé par le 7e art. Le roman épousait le point de vue de Jack, 5 ans, vivant avec Ma’ sa mère, dans une pièce aménagée d’un lit, placard, kitchenette, baignoire et d’une télévision. Une geôle avec une seule porte, blindée, équipée d’un digicode qu’elle ne possède pas. Pour l’enfant qui y est né, cette « Room » qu’il personnifie (au point d’en développer un syndrome de Stockholm), et qu’il entend respirer, ainsi que tout ce qui s’y trouve sont les seules choses « vraies ». Le reste du monde, notion floue, n’existe que par l’écran de télévision. Une réactualisation de l’allégorie de la caverne de Platon.

Room s’attache dans un premier temps à la relation fusionnelle qui noue la mère et son fils, vécue par contrainte, mais aussi par nécessité. Mettant en avant leurs codes, leur vocabulaire, les jeux qui permettent de garder Jack en bonne santé physique et intellectuelle, où il est question de lecture, de « Comte de Monte Cristo« , de « Samson« , et de « Haricot Magique« . Comment élever un enfant, et le préserver de la terrible réalité quand tout ce qu’il connaît du monde est un carré de ciel bleu à travers le velux du plafond ? Ma’ veut avant tout protéger Jack de leur geôlier, Old Nick, qui la retient séquestré depuis sept ans, et vient tous les jours leur apporter les vivres nécessaires et la violer rituellement. Dans cette première partie, on pense évidemment à Canine, premier film inclassable du grec Yorgos Lanthimos, dans lequel des adolescents commençaient à perturber leurs parents qui les avaient élevés en leur disant que rien n’existait au-delà des clôtures de leur jardin.

Lenny Abrahamson se montre avant tout bon directeur d’acteur, nous offrant à découvrir dans le rôle de Jack le jeune Jacob Tremblay d’une sidérante spontanéité, donnant la réplique à la captivante Brie Larson fraichement oscarisé pour ce rôle. À la façon de Yella Rottländer dans Alice dans les villes ou de Tatsuo Saitō et Tomio Aoki dans Gosses de Tokyo, le jeune comédien qui s’est mis tout Hollywood dans la poche avec ce rôle, a cette faculté à ne pas faire ressentir qu’il joue, surtout lors de passages peu dialogué où son jeu consiste principalement à exister dans le cadre. Qualité assez rare à cet âge, et suffisamment précieuse pour le mentionner. Le binôme parfaitement casté, duquel l’alchimie semble fonctionner, porte le film du bout de leurs bras frêles.

Suite à la révélation de l’histoire de Natascha Kampusch, le fait divers sordide a été la base de nombreux films, et semble aujourd’hui être devenu un sous-genre du film de séquestration. Parfois drame comme dans A moi seule (2012) de Frédéric Videau avec Agathe Bonitzer et Reda Kateb, ou d’autres fois sous la forme d’un thriller chez l’Autrichien Markus Schleinzer avec son balourd Michael (2011). Room, à l’instar de ses semblables basés sur des faits divers extraordinairement édifiants, choisit de ne se cantonner qu’aux faits. Le réalisateur ne vient jamais apporter son point de vue, et préfère exposer les faits de façon brute, comme si leur complexité justifiait sa démarche, laissant le spectateur seul juge de ce qu’on lui donne à voir. C’est d’autant plus frustrant que le réalisateur partait d’une bonne intention, mais fini par transformer son film en une simple illustration d’un supposé rapport de police. Si les faits font à ce point autorité alors à quoi bon prendre sa caméra ? Le long-métrage se retrouve abandonné à lui-même par un réalisateur timoré qui se dédouane de ses responsabilités. Le réalisateur nous laisse à penser qu’une certaine grâce émane de cette fausse réserve, comme pour faire croire à un respect supposé de la toute-puissance du réel dont s’est inspirée la fiction.

Même s’il intrigue, le film peine à trouver un vrai rythme et le réalisateur oscille entre bonnes idées (montage d’ouverture rythmé par la mère qui code en morse de ce que l’on devine être un appel à l’aide) et d’autres plus discutables (la voix off qui lit des passages entiers du bouquin). Hormis quelques fulgurances et un climax émotionnel qui met fin au premier acte où se serait arrêté bon nombre de production hollywoodienne, appuyé par le puissant « The Mighty Rio Grande » de This Will Destroy You (morceau très « everything-will-be-fine-now » déjà présent dans le bon Money Ball), l’ensemble ne laisse pas transparaitre de réelle personnalité, présageant les problèmes de sa seconde moitié. Il abandonne peu à peu le point de vue de Jack, à l’exception de quelques décadrages subjectifs bien sentis, et une belle séquence où il s’agit d’apprendre à descendre les escaliers. Le nombre de séquences consacré à l’éveil de Jack façon « enfant sauvage » s’amoindrit au profit de celles consacrées aux émois autour de la résilience de Ma’ façon mélodrame convenu à l’empathie forcée. Le réalisateur cherche la poésie dans les petits détails du quotidien, mais ne réussit qu’à réduire le traumatisme de ses protagonistes en quelques scènes sentencieuses. On abordait jusque là le film comme une respiration, suffocante, cherchant l’air où il se trouvait: dans sa rupture entre le dedans et le dehors. Dans cette seconde moitié, il ne s’agit que d’expiration, un pauvre soufflé qui retombe gentiment, sans aucune autre ambition que celle de remplir le cahier des charges du film à Oscars. En résulte un film insipide à l’image de la photographie glacée de Danny Cohen, habituel collaborateur de Tom Hooper (Le Discours d’un Roi, Les Misérables, Danish Girl), autre chouchou de l’Academy. Au même titre que le consensuel Spotlight récompensé cette année par l’Oscar du meilleur film, Room ne prend aucun risque que ce soit dans le fond comme dans la forme. Et c’est dommage, car si bridé dans son propos, c’est bien par le style que Lenny Abrahamson aurait pu s’en sortir.

Il est toujours difficile de s’approprier une fiction, inspirée de prés ou de loin par un fait divers, surtout quand elle est à ce point calibrée. Pour se singulariser, il aurait fallu que le réalisateur offre au film une forme, un style, qui donne l’impression que personne d’autre que lui n’aurait pu raconter cette histoire. En déplaçant les lignes, en se mouillant un peu, son film aurait alors atteint la puissance que mérite son sujet. Dans cette idée, Craig Zobel avait avec Compliance (2012) poussé les curseurs vers le comique de situation remettant en cause la domination du réel. Abrahamson privilégie une approche plus douce, moins brutale, mais au final plus terne qui rend son film creux. Il ne s’agissait pas d’être bêtement démonstratif, mais entre sa tentative et la balourdise d’un Autrichien sur le sujet il y avait mille degrés à explorer. Caché derrière le point de vue de l’enfant, avec lequel il se protège de toute réflexion comme d’un bouclier, alors que ce choix aurait dû être libérateur artistiquement, Lenny Abrahamson passe à côté de son sujet. En attendant que des cinéastes audacieux s’en emparent, je m’en vais regarder à nouveau Bad Boy Bubby.

Room de Lenny Abrahamson avec : Brie Larson, Jacob Tremblay, Joan Allen, Canada, 1 h 58

Verdict ?

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