[L’image de l’année] « If we burn, you burn with us ! » : de Ferguson à Sivens

Il est toujours fascinant de constater la faculté qu’ont les opprimés à utiliser les produits qu’on leur vend pour en faire des outils de révolte. Greil Marcus l’avait souligné en évoquant la façon dont le titre Dancing in the street, créé pour animer les dancefloors, fut utilisé comme bande originale involontaire des émeutes de Watts dans les années 60. Autre époque : le mouvement sans visage Anonymous se bat pour la défense de la liberté d’expression et s’illustre depuis les révoltes arabes de 2011 en soutenant activement, par le biais de l’informatique et d’internet, les révoltes du monde entier. Sans visage, il est néanmoins aujourd’hui connu grâce à son emploi du masque de Guy Fawkes, popularisé dans le monde entier grâce au film V pour Vendetta (la bande dessinée originelle n’avait pas eu autant de succès). En France, les manifestants l’utilisent aussi pour afficher leur opposition à toute une batterie de lois liberticides et sécuritaires, dont celle d’interdire de manifester masqué. Ce n’est pas là le seul symbole à avoir traversé l’écran pour s’imposer dans notre réalité.

Cette année, un autre film, tiré d’une saga littéraire pour adolescents, s’est vu convoqué, souvent intelligemment, par les opprimés. Ainsi, en Thaïlande, c’est en utilisant l’hymne sifflé et les signes de ralliement de Hunger Games que les citoyens s’opposant à la junte sont parvenus à faire connaître leur cause au monde entier. Plus près de nous, c’est encore Hunger Games que l’on invoque, lorsque la police américaine s’illustre par le meurtre de citoyens américains. A Ferguson, c’est le cri de ralliement des révoltés du film qui, plus d’une fois, se voit tagué sur les portes de la ville : « If we burn, you burn with us« , dialogue désormais culte, est réapproprié, à l’instar du hit de Martha and the Vandellas, par les émeutiers. Difficile, à la vue du dernier volet, de ne pas relever les similitudes entre la fiction dystopique et la réalité, la plus flagrante étant la façon dont l’idéal démocratique se retrouve dévoyé aux mains de dirigeants peu scrupuleux. Aux choix cyniques du comité révolutionnaire de Hunger Games répond, de l’autre côté de l’écran, l’utilisation par les démocraties de méthodes héritées de régimes autoritaires ou dictatoriaux. A la tête de ces démocraties, des hommes politiques ne représentant plus grand-chose, si ce n’est un système économique contesté de toute part.

Ce qu’ont révélé à la face du monde les émeutes de Ferguson et l’action de milliers de manifestants, c’est la militarisation de la police. Un phénomène planétaire évoluant parallèlement à l’instauration de mesures économiques très impopulaires. C’est l’application de cette doctrine qui a provoqué la mort de Rémi Fraisse : si celle-ci n’est pas une bavure, c’est que les textes de lois et les décrets sécuritaires l’ont rendue inévitable. Le savoir-faire que le gouvernement précédent était prêt à offrir au régime dictatorial tunisien a montré, à Sivens, son efficacité. Par sa gestion du drame, le gouvernement a démontré que la doctrine « 0 mort en manifestation » (« les bavures » hors manifestations n’étant pas si rares que ça), qui était celle de la République depuis la mort de Malik Oussékine, n’est plus à l’ordre du jour. L’avenir s’annonce bien sombre, mais comme le disent en chœur J-Law et les émeutiers américains : « If we burn, you burn with us »!

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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