Festival Entrevues Belfort : Rencontre avec Kiyoshi Kurosawa

Kiyoshi Kurosawa était l’invité spécial du formidable Festival international du film Entrevues Belfort. Comme à leur habitude, les responsables ont demandé à leur guest, dans le cadre de leur programmation Double Feature, de présenter des films ayant influencé son œuvre (on y trouvait, entre autres, A History of Violence de David Cronenberg et Nénette et Boni de Claire Denis). Nous en avons profité pour poser à l’auteur de Charisma quelques questions.

Cinématraque : Nous savons que vous êtes souvent gêné lorsque l’on vous pose des questions sur vos influences. L’exercice de la carte blanche offerte par le Festival Entrevues est-elle pour vous une meilleure façon de les aborder ?

Kiyoshi Kurosawa : Je ne sais pas si j’ai pu surmonter cette gêne que j’ai à parler de mes références, mais j’ai pu goûter à mon embarras d’une façon très agréable. Pour résumer les choses, le fait est que j’aime le cinéma depuis que je suis tout jeune, et que j’ai vu un nombre considérable de films. Beaucoup m’ont influencé, je pense que je pourrais citer nombre de références. Mais en même temps, ce « Moi » est un autre que celui qui fait des films. Puisque, quand je tourne, je dois répondre à un certain nombre de contraintes. Des contraintes de temps, de travail et de budget, auxquelles j’essaie de me plier. J’y réfléchis beaucoup, quand je réalise. Ce qui fait que, pour moi, cette partie de mon esprit est coupé de celle qui se souvient de ses influences. Si bien que lorsque l’on me demande de les citer, je suis un peu confus. Ça floute les limites qui sont dans mon esprit.

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A l’époque de Kaïro, vous sembliez penser que la meilleure chose qui pouvait arriver à la société japonaise, c’était sa destruction. En 2011, le Japon a été victime, en l’espace de quelques jours, d’une double catastrophe – naturelle et nucléaire – qui fit craindre sa destruction totale. Pourtant, rien n’a vraiment bougé. Votre cinéma, lui, a changé. En avez-vous conscience ?

Je pense que c’est une question assez grave, très importante. Pour en revenir à Kaïro, je l’ai tourné en 2000, je ne me souviens plus de ce que j’ai pu dire en interview à l’époque. Mais je pense que j’avais parlé de la destruction de la société japonaise comme de quelque chose de sain. Parce que le Japon, Tokyo en tout cas, a été détruit très souvent, que cela soit par la guerre, les tremblements de terre ou les incendies, mais aussi dans les films – elle a été piétinée par Godzilla–, aussi bien dans la réalité qu’en fiction, donc. Et puisqu’on était en l’an 2000, au tournant du millénaire, je me suis dit que c’était un bon moment pour la détruire une nouvelle fois. Donc je me suis amusé, j’ai joué, si l’on peut dire, avec cette idée de destruction, tout en restant dans le cadre d’une fiction. Mais les événements du 11 septembre 2011 ont modifié ma perception. Je me suis alors rendu compte que ce que je ne pensais possible que dans la fiction l’était aussi dans la réalité ; que c’était même très facile, et que ça pourrait arriver très rapidement. Quand j’ai tourné Kaïro, je me disais que, de toute façon, ça n’aurait pas lieu. Cela m’a fait prendre conscience de ma propre bêtise, et j’ai compris qu’il ne fallait pas traiter cette idée à la légère au cinéma. Jellyfish est le premier film que j’ai réalisé dans ce nouvel état d’esprit, en pensant qu’il me serait désormais impossible de conclure un récit de façon affirmative, que cela soit pessimiste ou optimiste. Le film se termine par une interrogation. La question est de savoir ce qui, à partir de là, peut être possible. C’est une question que je pose aussi aux spectateurs. Et je crois qu’à partir de Jellyfish, tous mes films se terminaient ainsi, en forme de point d’interrogation. J’en viens donc à 2011, au tsunami et à l’accident nucléaire. Je suis désolé, mais je n’ai pas vraiment réussi à analyser l’influence que cela avait pu avoir sur mes films. Pour moi, le tsunami est une catastrophe naturelle, quelque chose de terrible, mais de naturel, alors que l’accident nucléaire, nous en sommes tous responsables. Tout le monde était au courant des risques de l’installation, et chacun s’est convaincu qu’il n’arriverait rien de grave. Le fait que l’on ait ignoré sciemment les risques m’horrifie. Cela remonte à plusieurs années maintenant, mais je ne sais toujours pas comment traiter de ces questions-là, ni comment les filmer.

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Votre cinéma semble plus serein, plus léger. La fin de Real par exemple, avec l’arrivée de ce dinosaure, très série B, ou aujourd’hui avec Seventh Code, où vous vous amusez avec un projet que l’on vous soumet. Il y a, semble-t-il, un virage « entertainment » dans votre cinéma.

C’est la première fois que l’on me fait cette remarque. C’est très intéressant. Mais en même temps, si j’ai fait des films sur une tonalité plus légère, c’est sans doute parce que j’ai voulu fuir ces événements si graves.

Concernant Seventh Code, cette légèreté aurait-elle à voir avec votre actrice, Atsuko Maeda, chanteuse très connue au Japon et à l’origine du projet ?

Oui, cette légèreté vient avant tout d’elle. Mais, inconsciemment, je crois que je le désirais. Et, à mesure que j’apprenais à la connaître, au fil du travail réalisé ensemble, j’ai fini par absorber cette légèreté.

Vous avez tourné Seventh Code à Vladivostok. Nous savons, par ailleurs, que le cinéma japonais est en crise, qu’il est difficile pour des cinéastes tel que vous ou Kitano de faire les films que vous souhaitez. Vous avez dû vous tourner vers la télévision pour Shokuzai, et aujourd’hui vous investissez l’univers du vidéoclip pour en faire une expérience cinématographique. Pensez-vous être en mesure de poursuivre votre travail de cinéaste au Japon ?

Pour ce qui en est du cinéma japonais, j’ai du mal à répondre de façon objective, à prendre de la distance. Mais je considère que la situation est très mauvaise. Pourtant, beaucoup de films font un cartons, et rapportent énormément d’argent à un certain type de maisons de production, de sorte qu’en tant qu’entreprise nationale, le cinéma japonais est tout à fait rentable, viable. Mais à côté, il y a de jeunes cinéastes talentueux et créatifs, qui font des films en numérique, de façon indépendante. Pour le moment, ils n’ont pas de place pour tourner dans un cadre commercial. Les boîtes de production ne collaborent pas avec eux. Si ça continue, le cinéma japonais se trouvera dans une très mauvaise posture. Il y a beaucoup de jeunes talents, l’avenir du cinéma japonais est entre leurs mains. Je ne crois pas qu’ils aient besoin de moi. Je ne sais pas trop comment leur apporter de l’aide, j’ai plutôt décidé de ne plus me faire de souci pour le cinéma japonais. C’est une forme d’optimisme, je pense que cette jeune génération saura s’en sortir. Pour ma part, j’ai décidé de ne plus m’en faire et de ne tourner les films que je peux faire, plutôt que ceux que je souhaiterais faire, au Japon ou ailleurs.

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Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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