Boyhood, les 400 coups de Linklater

Nos notes

Pour demeurer plutôt discret, Richard Linklater n’en demeure pas moins l’un des auteurs plus importants pour toute une frange du cinéma états-unien. Moins coté auprès de la critique qu’un Jeff Nichols, et loin d’être aussi mégalomane qu’un Terrence Malick, Linklater a longtemps fait profil bas. Il n’empêche qu’en creusant un cinéma tout à la fois populaire et expérimental, il a su ouvrir la voie à une communauté d’auteurs très attachés à un territoire jusque là insuffisamment mis en avant dans la culture populaire de l’Amérique du Nord. Ce cinéma sudiste a pour lui de sortir des clichés cachant mal un mépris de classe perceptible dans certains films hollywoodiens. Le Texas surtout, la Louisane parfois, sont les territoires qu’ont choisi de filmer David Gordon Green, la clique de Bordeline Films (Afterschool, Two Gates of Sleep, Martha Marcy May Marlene) ou même Benh Zeitlin, tous reconnaissant l’importance de Linklater.

Alternant des films populaires (Génération rebelle, Rock Academy) et des films-concept (A Scanner Darkly, la trilogie Before), le cinéma de Linklater est en revanche toujours emprunt de nostalgie, chroniquant un temps qui file et qu’il est difficile de saisir, voire de définir. Boyhood fait inévitablement partie de la partie conceptuelle de son cinéma : argument commercial et incroyable tour de force, il s’agit ici de suivre sur 12 ans la croissance d’un enfant jusqu’à l’age adulte. Là où certains auraient usé des effets spéciaux (Fincher), Linklater a préféré faire un pari avec le tout jeune Ellar Coltrane. En accord avec son couple de stars, le fidèle Ethan Hawke et Patricia Arquette, ainsi qu’avec sa propre fille Lorelei Linklater, le cinéaste orchestre 32 jours de tournage sur une période de 12 ans. Le pacte qu’ils scellent alors leur ouvre la voie d’une aventure unique : filmer le grand architecte qu’est le temps. Capter transformation de la chair, voilà un sujet qu’il semble difficile de trouver ailleurs qu’au cinéma. Voir un couple de cinéma (celui formé par Ethan Hawke et Julie Delpy) évoluer le temps de trois films, distant chacun de 10 ans, et être témoin des mutations du corps sur un même film, voilà deux choses différentes.

On sent d’ailleurs, à la mise en scène de Linklater, que sa démarche est tout autre : davantage que dans la trilogie suscitée, l’auteur cherche ici à filmer sa créature comme un entomologiste. Qu’est-ce qui a contribué à produire cet adulte, à la fin du film ? Comment cette petite bouille est-elle devenue ce grand échalas ? L’histoire elle-même, qui tient sur un ticket de métro, accouche pourtant d’un film passionnant, tant pour les questions qu’il soulève que par la façon dont le cinéaste a su, en 12 ans, conserver une certaine fraîcheur et donner à son film des formes différentes. Si la dimension documentaire est évidente, dans le principe du récit, mais aussi dans sa dimension quasi autobiographique (Linklater filme sa propre fille, fait tourner son alter ego Ethan Hawke, et son personnage choisit de devenir artiste), Boyhood s’ouvre à d’autres genres cinématographiques, la chronique sociale, et même le burlesque. C’est également un document sur la décennie précédente, ses modes vestimentaires, sa musique, les phénomènes culturels qui l’ont traversée. Comme avait pu le faire Judd Apatow avec This is 40, Boyhood est une succession de petites vignettes. Mais là où Apatow donnait à son film la forme d’un film amateur familial (dont la cassette aurait été plusieurs fois effacée puis réenregistrée), Boyhood cherche à faire oublier son montage. On se trouve tellement attaché à Ellar Coltrane, qu’on en oublie que le temps passe,tant dans la fiction que sur la durée de la projection.

Plus qu’un film, Linkltater offre aux spectateurs un bout d’humanité. Lorsque vient le moment de partir, on ressent le même sentiment d’abandon que celui éprouvé par Patricia Arquette voyant Mason quitter la maison, et il est difficile de ne pas lire, dans l’utilisation de la chanson Hero (Family of The Year), le sentiment du réalisateur face à ce gamin devenu acteur devant sa caméra. Le personnage autant que son interprète doivent alors s’émanciper et trouver leur propre voie. Richard Linklater n’a peut-être jamais signé de véritables chef-d’oeuvres, mais il livre, avec Boyhood, un grand film sur ce qui détermine, simplement, un être humain.

Boyhood, Richard Linklater, avec Ellar Coltrane, Patricia Arquette, Ethan Hawke, Etats-Unis, 2014.

Verdict ?

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

2 Comments

  • Répondre septembre 1, 2014

    Benjamin

    Super critique, vraiment.

  • Répondre août 12, 2014

    jsma

    Vous dites que Boyhood cherche à faire oublier son montage, c’est vrai: tout coule tranquillement et le film ne donne vraiment le sentiment du temps qu’à la toute fin. Ce n’est pas un film agressif, qui cherche à impressionner par son dispositif, mais, au contraire, un film qui nous accueille, nous promène et nous laisse au seuil de la vie adulte de Mason. C’est assez magnifique de simplicité, je trouve.
    Pour la note, vous pouviez, je crois, monter jusqu’à 9. Chef d’oeuvre ou pas, on s’en fout, non? C’est même parce que Boyhood ne cherche jamais à être un grand film qu’il est si beau, si marquant et finalement si inoubliable.
    Voir mon article ici: http://alphaville60.overblog.com/2014/07/i-can-finally-begin-boyhood-de-richard-linklater.html

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