Shokuzai : le passage peu convaincant du petit au grand écran

Nos notes

Depuis Tokyo Sonata, on n’avait plus trop de nouvelles de Kiyoshi Kurosawa. L’enchaînement de catastrophes meurtrières au Japon, au printemps 2011, nous rappela le final apocalyptique de Kaïro, le fatalisme destructeur dans laquelle baignaient Charisma et Jellyfish. On se remémorait le souhait du cinéaste, celui de voir la destruction de la société nippone, seule façon de permettre au pays de retrouver son humanité. Jamais, jusque-là, la réalité n’avait semblé si proche de la fiction. On était rassuré d’apprendre qu’au moment des drames, le réalisateur se trouvait en France et observait la situation avec une certaine philosophie. Si, depuis, nous n’avions plus de nouvelles de l’auteur, c’est surtout parce qu’il devait faire face à un autre problème de taille, et pour lui bien plus destructeur : la crise financière, bouleversant en profondeur le financement de l’économie du cinéma japonais. Devant la difficulté de monter ses projets, c’est donc vers la télévision que le cinéaste s’est tourné.

Shokuzai a été pensé, dès le départ, comme un objet télévisuel, dont le temps de narration s’adapte à celui du téléspectateur. Il est toujours possible d’opérer des changements sur une œuvre télévisuelle pour la faire passer, artificiellement, sur le grand écran. Dans les années 70, la série Le Frelon Vert eut les honneurs du grand écran et, remontée, constituait une magnifique série Z. Plus tard, l’Hôpital et ses fantômes de Lars Von Trier fut également exploité en salles, pour satisfaire les fans. Si Michael Mann a repris le concept de base qu’il avait créé pour Miami Vice, c’est pour en faire tout autre chose. Pour Shokuzai, en revanche, aucun travail d’adaptation n’a été réalisé. On se demande en quoi sa distribution sur grand écran était pertinente. La raison serait peut-être, qu’une série télévisée réalisée par un grand cinéaste doit avoir l’honneur suprême du grand écran. Le problème, c’est que cette idée, rétrograde au demeurant, dessert le projet initial. Si Shokuzai ne fonctionne pas, c’est qu’il est distribué en France dans une logique de négation de son origine sérielle. Shokuzai aurait pu trouver sa place entre Borgen, Akta Manniskor et Hatufim, si Arte avait pu, ou voulu, la diffuser. Si des séries danoise, suédoise et israélienne trouvent le chemin du paf, pourquoi pas une série japonaise ? Des problèmes de droits, sans doute, encore et toujours. C’est donc via le téléchargement illégal que Shokuzai, dans un premier temps, nous sera parvenu. Si l’on en juge par le bouche-à-oreille flatteur qui avait accompagné cette diffusion pirate, l’expérience n’est de toute évidence pas la même que celle vécue en salle.

Le tempo imposé par l’espace du cinéma, les coupures et le chapitrage transforment la série en film de synthèse sans saveur. On retrouve l’univers du réalisateur, son humour d’une belle noirceur, parfois même son sens de la violence extrême, source de rire nerveux. Mais l’oeuvre diffusée en salle reste bancale, car incapable de tenir dans l’écran. Scindée en deux parties, la dramaturgie est amputée, cassant net l’emprise de l’univers de la série sur le spectateur. Normal que l’on ait ainsi plus de mal à entrer dans cette seconde partie. Empreinte de mystère, la première partie cède la place à une prosaïque enquête policière sans surprise et à la vengeance d’une mère très classique. Le réalisateur semble bâcler son récit sans vraiment de plaisir. La série de Kurosawa est victime, comme d’autres, de la lassitude du réalisateur, ou de son public japonais. Si les séries occidentales sont héritières des feuilletons littéraires du 19e siècle, on relève dans Shokuzai une nette influence des mangas et de l’économie des séries dessinées. S’il ne fallait citer qu’un mangaka, il faudrait évoquer Urasawa et ses deux œuvres à succès 20th Century Boys et Monster. C’est d’ailleurs à cette dernière que l’on pense, à la vision du second segment de Shokuzai. Monster, bien que plus maîtrisé que 20th Century Boys, a vu sa fin sacrifiée, l’éditeur voyant que le public ne suivait pas. On ressent un peu la même chose à la vue de Shokuzai, cette même sensation de travail bâclé, qui gâche le plaisir de nos retrouvailles avec Kurosawa.

Shokuzai, Kiyoshi Kurosawa, avec Kyôko Koizumi, Hazuki Kimura, Yû Aoi, Sakura Ando, Chizuru Ikekawi, 1h59 + 2h28, Japon, 2013.

Verdict ?

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

4 Comments

  • Répondre janvier 19, 2016

    Benjamin

    Découvert la série en format DVD, qui en l’occurence est découpé comme les films (2 DVD, correspondant aux 2 films distribués en France).
    Ce n’est certes pas le meilleur ouvrage de Kurosawa, mais je vous trouve un peu dur, messieurs Martin & FBP: si le scénario n’est pas toujours très fin, je trouve que l’ensemble dresse un portrait sans doute assez juste, et pas très glorieux, de la condition féminine dans le Japon contemporain. Et ce portrait est réussi notamment grâce à l’interprétation globalement parfaite, ainsi qu’à quelques très beaux moments de mise en scène (notamment dans le premier chapitre).
    Il est vrai que la fin s’étire en longueur lorsqu’elle retombe sur les rails convenus de l’enquête policière.
    Par ailleurs, je ne suis pas certain de comprendre, Gaël, si tu reproche à l’oeuvre sa distribution maladroite (auquel cas, il suffit de regarder le DVD en stoppant à chaque chapitre pour retrouver le format initial de la série), ou bien sa faiblesse intrinsèque (mais dans ce cas, le format ne change rien à l’affaire).

  • Répondre juin 13, 2013

    FBP

    Indépendamment de ces soucis d’adaptation, je trouve surtout que le scénario est complètement bâclé, et tente de dresser des tableaux psychologiques à grand coups de clichés. « Oh, elle fait du Kendo pour pouvoir, un jour, se défendre. » « Oh, elle est devenue super stricte, et super attentive aux enfants parce que qu’elle se sent coupable de n’avoir pas pu aider sa copine ». « Oh bah justement, un agresseur attaque les enfants et elle se défend en en faisant trop! ».

    Et, bien sûr, comme si on avait pas compris, en plus de formuler ces banalités de vive voix plusieurs fois, elle convoque même une conférence de presse (en réalité, une réunion parents-profs) pour nous le ré-expliquer une énième fois…. Mon dieu que tout ça est lourd!

    • Répondre juin 13, 2013

      GAEL

      Tu es bougon en ce moment toi (mais tu n’as pas vraiment tort)

  • Répondre juin 6, 2013

    Jérôme Wurtz

    vivement la sortie dvd qui respectera le format initial… Je l’espère

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