À Cinématraque, on aime bien les mandales. Les grosses patates. La big marave dans ta gueule. Bon en vrai, on est que quelques-un.e.s à aimer ça. Y’en a aussi qui détestent ça et qui pensent que le cinéma c’est mieux quand les gens restent assis en silence à regarder une pomme en se demandant s’il y a un ver à l’intérieur (y’en a pas). Mais iels ont tort. Enfin, c’est génial aussi comme cinéma mais la vraie gauche sait être inclusive et accepter la contemplation et l’introspection autant que les coups de pieds sautés et les explosions qui tâchent.
Bref, j’étais à l’Étrange Festival pour les derniers jours de cette 32e édition et j’ai enchaîné deux films de la bagarre. Voici donc deux impressions sur des films de la bagarre.
Bagarre.
Tokyo Burst : Crime City

Vous vous souvenez de The Roundup ? Un film puis une franchise d’action coréenne bien débile avec Ma Dong-seok en gros bourrin qui règle ses enquêtes par la force ? Les longs-métrages ont eu assez de succès pour permettre le développement d’un spin-off très éloigné (aucun personnage en commun à priori) qui déplacent l’action au Japon. Dans l’histoire, un détective coréen débarque à Shinjuku pour enquêter sur un criminel notoire venu de chez lui, qui sème le trouble à Tokyo. Sur place, le détective fait équipe avec une tête brûlée, une jeune recrue ancien voyou devenu agent de police.
Il faut déjà dire que la saga The Roundup est hélas, très surcôtée. Si ce sont de bons gros défouloirs bas du front comme on sait les apprécier, elles sont souvent trop pauvres en chorégraphies inventives côté action, assez répétitive et surtout toujours trop superficielle dans ce qu’elles racontent. Non pas que la bagarre ait besoin de beaucoup d’enrobage pour être appréciée, bien au contraire. Mais là on est dans un genre bien spécifique, le policier, qui appelle logiquement à prendre le pouls d’une société, d’un moment socio-culturel. Le défaut de The Roundup, c’est qu’en plus d’être pas hyper inventif côté action, ça ne dit vraiment pas grand chose de la Corée.
Tokyo Burst : Crime City est, sans non plus casser les doigts à un yakuza, un peu plus réussi que ses aînés. Certes, on explore à peine l’univers de Shinjuku et le quartier se limite à deux ou trois échoppes et commerces comme si c’était un quartier à taille humaine, et sans en faire davantage qu’un décor… Mais on a au moins un petit peu de contextualisation sociale autour de quelques éléments : les yakuzas, les clubs de hosts et les jeux d’argent. C’est ce dernier point qui est en quelque sorte le cœur de l’intrigue, puisqu’on a ici une dénonciation des accointances entre le monde criminel et la politique dans l’objectif de créer un casino dans le quartier…
L’exploration de tout cela reste superficielle. Notamment sur la question du casino qui aurait mérité bien plus de matière, étant donné que les jeux d’argents et les casinos ont longtemps été interdits au Japon (le film se passe en 2015, trois ans avant l’assouplissement des lois qui réglementent le domaine). Mais le film arrive tout de même à faire exister son petit monde, grâce à des personnages franchement réussis. Le flic coréen n’est pas hyper intéressant, même s’il est bien interprété par Yunho (une idol coréenne, star de la télé et chanteur dans un groupe de k-pop), mais son comparse japonais joué par Koshi Mizukami est une véritable révélation.
Déjà, le personnage est écrit avec l’intelligence de la simplicité. C’est-à-dire que c’est un gars à la tête dure, et que cette qualité est traitée autant dans la psychologie que dans la physicalité. Autrement dit, il n’écoute rien ni personne, et il se bat avec sa tête. Il ne ressent rien quand on lui fracasse le crâne, et passe le film à donner des coups de boule à tout va et dans tous les sens. L’acteur, qui est une vraie étoile montante du cinéma populaire japonais en ce moment, a des qualités physiques et une corporalité qui font de sa performance un vrai plaisir pour les yeux, autant dans les scènes de bastons que dans le reste.
On est donc sur un petit film qui n’est pas exempt de défauts et de frustrations, mais qui sait plaire et séduire, et qui demeure plus riche et plus varié que les autres volets de la franchise. Mes collègues Gabin et Pauline l’avaient également vu un peu plus tôt cet été à Fantasia, et Gabin en faisait un petit compte-rendu ici!
Ikatan Darah

Maintenant qu’on a attaqué l’entrée, on peut enchaîner sur le plat principal bien vénère qui t’en met ras la gueule et qui te coupe la faim pour trois jours. Le nom du réalisateur indonésien Sidartha Tata ne vous dira sûrement pas grand chose, mais ce n’est pas lui qui nous intéresse ici (même si, on y reviendra, il fait un vrai bon taff)… Car derrière la caméra, on retrouve des génies de la chorégraphie et des cascades comme Yandi « Piranha » Sutsina ou Rama Ramadhan. Cela ne vous dit rien ? Et si je vous dis que ce sont des types de la bande d’Iko Uwais qui ont aussi bossé sur The Raid, The Night Comes for Us ?
C’est en lisant ce genre de mots que l’on sent que les vrais fans de fracassage de bouches s’avancent sur leur siège. « OK, là on parle », ça veut dire en langage de cinéphile.
Alors oui, Ikatan Darah ne brille pas par son scénario. Pourtant, il est néanmoins très efficace et sincère dans son approche. On suit une jeune femme ancienne athlète d’arts martiaux qui est en galère financière avec son frère et sa mère. Surtout depuis qu’elle a été virée de son taff de serveuse pour avoir décalqué la tronche d’un client qui a pris en photo ses seins… Et voilà que son frère a des dettes et des embrouilles avec la pègre locale. Le film fait quand même quelques efforts pour rendre leur relation crédible et donner un peu d’ancrage émotionnel pour nous donner envie de suivre le reste… Le minimum syndical certes, mais ça fonctionne.
On embarque donc pour deux heures de patates et de châtaignes, de coups de machettes et autres armes blanches bien vénères, où la sœur va devoir tenter de protéger son frère d’une centaine de lascars qui veulent lui faire la peau. Parmi les personnages secondaires particulièrement saillants, on retrouve un tueur psychopathe qui prend tellement de plaisir à massacrer qu’il en oublie sa mission d’origine, une autre ancienne athlète d’arts martiaux qui a du mal à choisir son camp, et surtout un prêtre meurtrier terrifiant qui est, je vous le promets, une sorte de Swann Arlaud indonésien.
Ikatan Darah est d’une violence inouïe. On reconnaît tout à fait l’héritage des productions Iko Uwais jusqu’ici, avec une violence physique dans la droite lignée du The Night Comes for Us de son comparase Timo Thajanto. L’héroïne et ses alliés souffrent le martyr et on souffre avec eux, ce qui n’en rend les victoires et les exécutions (souvent dignes d’un finish de Mortal Kombat) plus que jouissives. Ici on est dans le plaisir le plus régressif qui soit, dans l’absence de commentaire social total, dans le grossier et le vulgaire. À un moment du film j’ai imaginé Mehdi, mon collègue à Cinématraque, regarder ça et être affligé et trouver ça horrible, et ça m’a fait aimer ce que je voyais encore plus.
La séance fut d’autant plus jouissive que ce genre de films ne sort que très rarement au cinéma en France. On a eu l’immense bonheur d’avoir The Furious de Kenji Tanigaki et Kensuke Sonomura récemment sur nos grands écrans, mais la vérité est que la majorité des films du genre sortent directement sur plate-forme, ou bien ne sortent pas du tout. Et c’est bien dommage, car c’est bel et bien à l’expérience de la salle que l’on peut réellement tester ce que valent ces œuvres faites de sang, de sueur et de bras cassés. C’est comme aller à un match de sport type MMA, sauf que la violence n’est pas réelle et les personnages à l’écran ne sont à priori pas des soutiens de Donald Trump, donc c’est encore mieux. Et puis il faut aussi le plaisir d’être dans la salle durant la dernière scène du film, lorsqu’une suite est promise ainsi que la venue d’un acteur star qui a causé des cris et des applaudissements. Encore une fois j’ai imaginé Mehdi coincé avec nous et cela a décuplé mon plaisir.
Vive la bagarre.

