La Reine Diablesse : Crime is drag

Les séances de patrimoine à l’Étrange Festival sont toujours une occasion de découvrir des pépites dont on ignorait totalement l’existence auparavant : le film brésilien La Reine Diablesse en est un parfait exemple.

Réalisé par António Carlos da Fontoura en 1974, le film met en scène une incarnation charnelle de l’adage si populaire au sein de la communauté LGBT « Be gay, do crime« , puisque le protagoniste est une femme trans qui règne sur les rues de la ville grâce à son empire de la pègre et de la drogue. Autour d’elle, des personnages tous bariolés et aux identités et énergies fantasques s’affrontent et se trahissent pour ses faveurs, ou pour se débarrasser de leur reine et prendre sa place…

Dès les premiers instants du film, le spectateur à l’œil aguerri comprend qu’il est face à une forme de radicalité esthétique qui ne peut qu’être une réponse à un autre cinéma brésilien. Il suffit de voir la manière qu’a le cinéaste de montrer l’arrivée de tous les lieutenants qui souhaitent rencontrer la reine de la pègre ; une bande-son minimaliste (un riff de basse électrique répété ad nauseam) qui a le soin d’autant iconiser que ridiculiser ce défilé de curieux personnages. On est dans un cinéma qui n’a pas peur du ridicule, de montrer des personnages antipathiques et grossiers, évoluant dans un monde cruel et dégueulasse.

La Reine Diablesse est un film qui s’inscrit en effet en porte-à-faux d’une esthétique nationale revendiquée et assumée par le pouvoir brésilien, qui avait pour objectif de faire voir au monde un Brésil épuré et idyllique. António Carlos da Fontoura place son film dans le courant artistique du tropicalisme, qui rejette à la fois les idées de la gauche bourgeoise opposée au gouvernement et le nationalisme patriotique de ce dernier. En bref, on est sur du punk et de l’anarchie, un mélange d’univers et d’idées qui vient chercher à la fois dans le camp et le rock psychédélique pour se créer un espace à soi.

Photo du film La Reine Diablesse - Photo 4 sur 6 - AlloCiné

C’est justement la confluence entre le film LGBT et le film de pègre qui est l’élément le plus intéressant du long-métrage. Il y a des années, John Waters expliquait dans un documentaire qu’il adorait les vieux films hollywoodiens parce qu’il considère que les performances des acteurs et actrices s’apparente à du drag. Il y a une tentative d’atteindre l’essence, la « realness » de ce que serait l’homme dans sa virilité, la femme dans la séduction, autant dans l’écriture, le jeu et le maquillage, qui rend la parenté plus évidente qu’il n’y paraît.

Dans La Reine Diablesse, António Carlos da Fontoura met en évidence quelque chose de similaire. En faisant vivre des personnages queers, homosexuels, trans, dans son récit, en habitant les rues de la ville de son esthétique, il met aussi l’accent sur le fait que tout l’univers de la pègre est un monde d’acteur et d’actrices. On joue les durs et les gros bras, au sens de « jouer » très précisément, puisque tout n’est que performance et hyperbole. Voyez la grande scène de règlements de compte (inévitable) qui sert de conclusion au film pour saisir tous ces excès, dans lesquels on reconnaît aussi tous les codes du cinéma bis, et ce notamment dans la manière de jouer et représenter le trépas des personnages. On est dans le domaine du camp, là où les adeptes du bon goût ne savent plus se repérer mais où souvent la vérité sait se révéler plus justement que dans d’autres cinémas plus conventionnels… Personne ne sera étonné d’apprendre que La Reine Diablesse a eu une influence non négligeable sur les grands noms du septième art brésilien d’aujourd’hui, Kleber Mendonça Filho en tête.

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