Quand on est fan de kpop et qu’on reçoit un mail d’une attachée de presse pour parler d’un court-métrage intitulé Idols présenté en première mondiale à la 30ème édition de Fantasia, autant vous dire que la réflexion sur la réponse à donner est de très courte durée. Le réalisateur Matt Halsall y présente la confrontation entre Kim Minha, qui rêve de réussir dans l’industrie ultra-compétitive des idols coréennes, et Park Hyemi, actrice au sommet de sa gloire, qui se ressemblent de manière très troublante. Les deux sont brillamment interprétées par Hojo Shin (découverte dans XO, Kitty) comme les facettes d’une même pièce.
On a donc pu s’entretenir avec le réalisateur Matt Halsall et le producteur Pierce Conran à l’occasion de leur passage à Montréal.
Cinématraque : Juste pour replacer un peu les choses dans leur contexte, comment des Européens partent travailler et vivre en Corée ?
Matt Halsall: J’ai vu Old Boy quand j’étais ado, j’étais vraiment à fond dans le cinéma coréen, comme Deux sœurs ou Memories of Murder. Ce genre de films réalisés par des réalisateurs du début des années 2000, ça a en quelque sorte déclenché mon intérêt pour les films coréens et la culture coréenne. Puis quand j’ai obtenu mon diplôme universitaire, je suis parti vivre en Corée pendant un an en tant que professeur d’anglais. Vers la fin de cette année-là, j’ai réalisé un court-métrage qui a bien marché et a été présenté dans un festival, mais il m’a aussi permis de trouver des représentants, des agents… Et c’est comme ça que je me suis lancé dans l’industrie coréenne. Avant de travailler sur Idols, j’ai travaillé pendant quelques années comme scénariste dans une société coréenne. Ma femme est coréenne, j’ai un enfant ici en Corée, donc je suis bien installé là-bas. J’ai travaillé comme scénariste sur certains projets aux États-Unis, donc je continue à collaborer avec des sociétés hollywoodiennes où, évidemment, les cachets sont plus élevés. Mais pour une raison ou une autre, je veux d’abord me faire une idée de la Corée avant de tourner des films ailleurs.
Pierce Conran: Je suppose que c’est un peu la même histoire. J’étais tout simplement fasciné par ce nouveau style de cinéma que je n’avais pas vraiment vu auparavant. Et j’avais en quelque sorte envie d’en savoir plus sur la Corée et sur ce qui rendait ces films si particuliers. J’ai écrit ma thèse à l’université sur Memories of Murder, j’allais à des colloques universitaires et à des festivals de cinéma. Puis certaines personnes m’ont suggéré d’aller en Corée, que ça pourrait me plaire. J’ai fait le grand saut et j’ai eu beaucoup de chance. Très rapidement, je me suis retrouvé à travailler au Conseil coréen du cinéma. À partir de là, j’ai en quelque sorte touché à tout ce qu’on peut faire dans l’industrie cinématographique : en tant que producteur, bien sûr, mais aussi en tant que traducteur de scénarios ; avant, je faisais un peu de sous-titrage. Je suis consultant pour des festivals de cinéma et des sociétés de production, et il m’arrive parfois de jouer la comédie. Ça fait 15 ans maintenant, je suis marié depuis près de 10 ans avec une cinéaste coréenne (Kyoung-mi Lee, on y reviendra plus bas, NDLR).
Comment est né Idols ?
MH: Avec ce projet, et sans doute aussi avec certains autres projets sur lesquels on travaille, il s’agit d’essayer de créer des œuvres de genre un peu plus folles et décalées avec un budget plus modeste, parce que je trouve qu’en Corée, les films sont devenus tellement chers. Et quand les coûts augmentent, les considérations commerciales prennent le dessus.
PC: Il y a plus de prudence, moins de risque.
Quelle était l’idée derrière le pitch ?
MH: Au départ, il y a un anime japonais qui fait partie de mes films préférés, Perfect Blue. Quand j’ai commencé à écrire, j’ai rédigé un scénario de long-métrage sur le même principe qui se déroulait à Los Angeles. Et puis, ce service de streaming japonais, Samansa, a acquis les droits d’un de mes courts-métrages et m’a proposé de me payer pour réaliser d’autres courts-métrages, notamment un court-métrage original. Je me suis donc dit : « Je vais le faire en court et l’adapter à la culture coréenne. » Et puis, pendant ce processus d’adaptation, on a discuté de la manière de l’ancrer en Corée et d’y intégrer la culture des idols. La K-pop est clairement un phénomène culturel énorme en ce moment, mais la plupart des médias ou des films qui en parlent en donnent une image très joyeuse. Je ne veux pas être ce type qui ne voit que le côté sombre de la K-pop, mais je me suis dit qu’il y avait quelque chose d’intéressant dans ces deux sosies, l’une qui connaît le succès et l’autre qui le poursuit désespérément. Et ça a été une expérience intéressante pour moi en tant que scénariste, parce que quand j’écrivais la version américaine, j’avais des éléments culturels américains spécifiques en tête. Je me demandais comment cela fonctionnerait dans le contexte coréen, mais puisque la Corée est un pays où la concurrence est très rude, ça s’est bien goupillé. Et Hojo, notre actrice, a fait un travail incroyable.
Et vous Pierce, comment vous êtes-vous retrouvé impliqué dans ce projet ?
PC: En fait, Matt et moi, on se connaît depuis un bon moment, et il m’envoyait souvent ses notes, juste pour avoir mon avis, quelques remarques. L’une d’entre elles concernait cette idée de double et quand Samansa l’a contacté pour lui proposer de créer une œuvre originale, il m’a simplement demandé de la produire. C’était l’occasion de travailler ensemble, ça s’est bien passé, et on fini par lancer notre propre société de production en Corée (Double Dip, NDLR.)
Le film évoque la compétitivité du milieu de l’entertainment coréen et s’ouvre sur une audition. Est-ce que c’était tout aussi compétitif pour votre actrice principale ?
MH: Oh non, je la connais depuis environ quatre ans, le rôle était pour elle. Je lui ai juste dit : « Hey, Hojo, ça te dirait de tourner un court-métrage ? » Et elle était d’accord (rires.) Je sentais qu’elle avait une sorte d’aura particulière qui, selon moi, était parfaitement adaptée à ce rôle. C’était difficile, la façon dont on a tourné le film, parce que beaucoup de choses n’étaient pas dans l’ordre. Elle passait constamment d’un personnage à l’autre et on n’avait pas le temps de faire beaucoup de prises. Honnêtement j’ai été très impressionné. Et évidemment, la nature même du film est telle que s’il n’y a pas une bonne interprétation, il n’y a pas de film. On peut dire ça de beaucoup de films, mais dans ce cas précis, c’est particulièrement vrai.
Étonnamment, la première fois que la star rencontre son sosie, elle pense tout de suite à appeler sa mère pour lui demander si elle a un enfant caché, plutôt que de dire « oh, tu as subi une opération de chirurgie esthétique pour me ressembler », une opération de plus en plus répandue…
MH: Pour être honnête, ce passage vient du long-métrage, donc ça s’est en quelque sorte glissé là-dedans. Normalement, elle dit : « Oh, maman, je sais que tu as couché avec plein de mecs quand tu étais plus jeune » mais on l’a coupée pour le rythme. J’ai juste trouvé ça assez drôle : la réaction normale aurait été du genre : « Tu as fait de la chirurgie esthétique ? » Mais au lieu de ça, c’est : « Maman… ».

Donc si je comprends bien, il y a un long métrage en préparation !
MH: Il y a un scénario déjà écrit en tout cas.
PC: Ça vient d’un grand marché de projets en Corée qui s’appelle « Network of Asian Fantastic Dreams », où on a remporté un prix.
MH: Faire le long a toujours été notre intention, l’idée était de profiter au maximum de cette opportunité de promotion avec le court et, en gros, dire : « Écoutez, si vous aimez le court-métrage, on a le scénario du long-métrage prêt à être tourné. » Et puis il y a aussi ce scénario hollywoodien que j’ai écrit il y a quelques années : on l’a présenté à certaines sociétés à Los Angeles qui l’ont apprécié, mais elles nous ont dit : « On ne travaille pas en coréen ». On pouvait tout de suite leur répondre : « Voici la version anglaise ». Donc, Idols est en quelque sorte une preuve de concept.
Quelle est votre version préférée entre l’américaine et la coréenne ?
MH: Mon projet préféré, c’est celui qui dispose des fonds nécessaires pour être réalisé (rires.) Pour être honnête, ça arrive souvent en Corée actuellement : il y a beaucoup de producteurs qui proposent un concept puis qui envisagent d’en faire une version indonésienne ou thaïlandaise parallèlement à la version coréenne. Je suppose que je me trouve dans une situation unique, dans la mesure où j’ai passé du temps aux États-Unis et où je comprends la culture américaine, mais j’ai longtemps vécu en Corée, donc notre entreprise peut s’occuper des deux scénarios à la fois. C’est l’une des choses qui nous distingue, je pense, et dans laquelle nous nous sentons particulièrement à l’aise : travailler sur ce genre d’idées et de concepts, mais en les adaptant à différentes cultures.
Pour en revenir au film, comment avez-vous envisagé cette scène pivot où les deux personnages se rapprochent, au lieu d’une scène d’action plus longue par exemple ?
MH: Pour moi, ce qui rend le film de genre intéressant, c’est quand le travail sur les personnages est également intéressant et qu’on se sent, disons, attaché à ces personnages. C’était important qu’il y ait un moment où le film atteigne son paroxysme et où les émotions entre elles paraissent réelles. D’ailleurs c’est l’une des choses que j’apprécie dans les films coréens : ce mélange de tons, où les émotions semblent authentiques, où tout à coup, ça devient très violent, puis ça prend aussi une tournure un peu drôle. Park Chan-Wook est passé maître en la matière. Et donc je pense qu’en écrivant cette scène, mon seul objectif était d’amener le film à un moment où l’on ressentirait cette émotion authentique.
D’ailleurs le personnage de l’actrice ne joue pas vraiment tant que ça, bien qu’elle prétende ensuite le contraire.
MH: Oui même si elle jouait un rôle, il y avait quand même une part de vérité là-dedans. J’ai aussi réfléchir à l’idée de la performance, parce que c’est ça les acteurs : ils jouent mais en même temps, ils disent une vérité. Il y avait donc plusieurs niveaux de lecture. Et puis quand Hojo l’a interprétée, c’était naturel aussi, elle avait plein de suggestions sur le plan de l’interprétation, et la collaboration avec elle sur cette scène l’a vraiment sublimée.
Est-ce qu’on pourrait considérer la fin comme une sorte d' »happy ending » pour l’un des personnages? Mon interprétation, c’est que l’une d’entre elles a gagné plus d’une chose à la fin.
MH: C’est un peu comme ça que j’aime ces scènes de fin en tout cas, quand c’est un peu bizarre et déjanté. Elle obtient ce qu’elle veut, d’une certaine manière, oui. Et puis il y avait aussi l’idée d’une scène dans la scène, où elle joue cette scène de bonheur un peu mièvre tirée du film de patinage. Je pense qu’une grande partie du film repose sur cette idée de jeu d’acteur à plusieurs niveaux, et Minha, elle aussi, joue en quelque sorte tout le temps. Il y a la Minha du début, qui a cette attitude défensive et une certaine apparence. Et puis il y a la Minha de la fin… Et donc, oui, c’était comme si elle jouait en quelque sorte dans ce film au sein d’un film qui se termine bien. Mais bien sûr, pour le public, il y a ce sentiment étrange qui reste. J’ai aussi repris en quelque sorte le plan final de Perfect Blue, celui où l’actrice sourit en baissant les yeux, pour lui rendre hommage.

Pierce, vous avez parlé de notes sur le scénario, dans quelle mesure vous êtes-vous investi dans l’écriture ?
PC: Eh bien, je ne dirais pas que j’y ai mis une partie de moi-même (rires). Il s’agissait surtout d’aider à l’adaptation coréenne. Il y avait certains éléments de l’histoire qui, selon moi, ne sonnaient pas tout à fait juste en Corée, et il fallait que ça paraisse un peu plus naturel au niveau local. Il faut être très conscient du fait que nous sommes des étrangers qui réalisons un film coréen. La prudence était de mise pour le court-métrage et pour le long.
MH: Pierce et moi, on travaille en étroite collaboration au sein de la société. Il est très doué pour les notes de scénario, et il est aussi monteur, donc avec son regard dessus, ça devient bien meilleur. Il est toujours critique de cinéma aussi, donc il a un bon point de vue pour comprendre les films côté public.
Comment s’est passé la première mondiale à Fantasia, que retenez-vous des réactions ?
MH: Il y a des moments où je pensais que les gens allaient rire et ne riaient pas, et vice-versa. Je me disais : « Oh, peut-être que ce moment était plus drôle que je ne le pensais. » C’était une expérience un peu surréaliste pour nous en tout cas, car nous avons terminé le film il y a environ quatre mois, mais au cours de ces quatre derniers mois, nous nous sommes contentés d’envoyer le lien à plein de gens. On avait donc l’impression qu’il était déjà sorti, mais on ne l’avait pas encore visionné en groupe, et on est évidemment très reconnaissants envers le festival, car ils l’ont programmé avant un long-métrage projeté dans la grande salle du rez-de-chaussée et qu’on a donc eu un très large public. Vous avez justement mentionné avoir vu un court-métrage qui est devenu un long-métrage (Mum I’m Alien Pregnant, NDLR) et pouvoir présenter le court-métrage ici et nous faire connaître et nouer une relation avec le festival, je pense que ça nous met en bonne position pour revenir quand on fera le long-métrage.
En tout cas, d’habitude, Fantasia un public réactif.
MH: C’est drôle, parce qu’en Corée le public ne réagit pas. On s’est vraiment bien amusés ici. Dès que les publicités commencent, les gens se mettent à crier et à miauler. C’est vraiment marrant, on ne voit pas ça en Corée.
Comme notre lectorat est principalement français, y a-t-il un festival en France où on pourrait voir le film ?
PC: Rien pour l’instant.
MH: On l’a envoyé à quelques-uns. On voulait le soumettre à celui de Clermont-Ferrand où il y a un gros festival de courts-métrages, mais on n’avait pas encore fini le film. Peut-être l’année prochaine ! (La prochaine édition est en janvier, NDLR.)
Dernière question : avez-vous des séries télévisées ou des films coréens moins connus à recommander ?
MH: Le film de la femme de Pierce, Lee Kyoung-mi ! C’était un grand succès en Corée – à l’étranger, il s’intitule The Truth Beneath (co-scénarisé par PCW, NDLR !) Il y a aussi le jeune réalisateur Park Sye-Young , qui a présenté un film ici, Fifth Thoracic Vertebrae (NDLR: vu à Fantasia en 2022, c’est intéressant effectivement.)
PC: Killing Romance, dont on parlait plus tôt (un de mes films préférés de Fantasia 2023, NDLR), et dans lequel j’apparais rapidement (rires.) Lee Won-suk, le réalisateur, est un ami et il a vraiment aimé notre court-métrage. Certains éléments d’Idols, visuellement en tout cas, s’inspiraient de Killing Romance et de son travail, donc c’est génial qu’il l’ait apprécié.
MH: En ce qui concerne les séries, il y en a une qui est sortie il y a quelques mois qui s’appelle We’re All Trying Here ; elle est sur Netflix et elle parle de l’industrie cinématographique coréenne. C’est probablement la meilleure série que j’ai vue cette année, je crois.

