Blue Heron : grand oiseau, grand film

Début mai, l’application Letterboxd bien connue des cinéphiles a publié sur ses réseaux la liste des 25 films de 2026 les mieux notés par leur communauté (dont les trois-quarts de Cinématraque font partie, même si nous ne participons pas tous.tes à ce système de notation, mais c’est une autre histoire) à cette date. Entre la place numéro 1 (Projet Hail Mary) et la numéro 5 (28 ans plus tard : le Temple des Morts) se trouvaient un film français (La Maison des Femmes de Mélissa Godet) et fait assez rare qui nous intéresse ici, deux films canadiens. Assez rare parce qu’en dehors de l’industrie cinématographique québécoise particulièrement prolifique, le cinéma canadien anglophone se réduit bien souvent à David Cronenberg, Sarah Polley et Atom Egoyan (je ne compte pas James Cameron qui est parti conquérir Hollywood il y a bien longtemps avec le succès que l’on sait.)

Ces deux films canadiens donc, Nirvanna The Band The Show The Movie (réalisé par Matthew Johnson) et Blue Heron, sont tous deux excellents chacun bien à leur manière, mais c’est le second dont on parlera ici aujourd’hui en vue de sa sortie prochaine en salles françaises. Réalisé par Sophy Romvari et largement inspiré par sa propre vie, il raconte les difficultés d’une famille hongroise émigrée dans les environs de l’île de Vancouver face au comportement du fils aîné, Jeremy, et ce, majoritairement du point de vue de sa petite sœur Sasha. Jeremy est atteint d’un mal (-être) qui ne sera pas nommé précisément à l’écran, d’autant plus que le film se déroule à la fin des années 90 et que si c’est encore très loin d’être parfait aujourd’hui, on mesure le chemin parcouru depuis sur le traitement des maladies mentales. Le psy qui suit Jeremy assure ainsi à ses parents qu’il s’agit « d’une crise d’autorité » et que le jeune homme a simplement besoin de limites plus fermes…

Mutique et imprévisible, Jeremy (superbement interprété par Eddik Beddoes) parasite bien malgré lui la vie de ses parents et de ses trois petits frères et sœur, et ce malgré l’amour évident qui transpire entre elles et eux. Sophy Romvari accentue cette fracture intra-familiale en filmant beaucoup ses protagonistes « à travers » quelque chose et non directement : ainsi la caméra capture souvent le récit derrière une fenêtre ou via un miroir. Blue Heron n’échappera certainement pas aux comparaisons avec Aftersun de Charlotte Wells, puisque ce sont deux réalisatrices dans la seconde moitié de leur trentaine qui ont réalisé leur premier long-métrage sur leur propre histoire familiale et qu’on retrouve dans les deux films cette infinie douceur dans la tristesse, ainsi que ces incursions du « réel » sur lesquelles je reviendrai plus bas. Si la comparaison se tient, Blue Heron tient également la comparaison : le film est aussi maîtrisé qu’unique dans ses procédés, et même si cela ne veut pas dire grand-chose, il a totalement mérité sa quatrième place dans le top Letterboxd cité plus haut – en tout cas il méritera sa place dans le mien.

– Arrêtez-vous ici si vous voulez en savoir le moins possible sur le film avant de le voir –

Sasha et son grand frère Jeremy. Tous droits réservés/Janus Films.

Cependant, les aspects les plus surprenants de ce film interviennent dans la seconde moitié des 90 minutes (la réalisatrice a même respecté la durée moyenne des films de l’époque, qu’elle en soit bénie). On fait tout d’abord un bond d’une vingtaine d’années dans le futur pour retrouver une Sasha adulte en train de plonger dans son passé, précisément pour réaliser ce film, ou une version fictive de ce film – promis, c’est beaucoup plus clair à l’écran. Lors de cette séquence, le double fictif de Sophy Romvari va jusqu’à aller interroger de vrai.e.s travailleur.se.s sociaux.les sur le cas de son grand frère, afin de comparer la prise en charge qui a été la sienne dans les années 90 et celle qu’il aurait peut-être pu recevoir des décennies plus tard.

La réalisatrice, via son alter ego et le processus de création cinématographique, semble revisiter les traumatismes qui ont brisé sa famille et cette démarche cathartique (on l’espère) atteint son point culminant dans un faux plan-séquence bouleversant, où la Sasha adulte revient dans la maison de son enfance le jour où une assistante sociale était venue écouter la détresse de ses parents envisageant de placer Jeremy dans un endroit plus sécurisant pour lui et pour le reste de sa famille. Sans juger les actions de quiconque, Sophy Romvari essaye dans Blue Heron de se remettre à la hauteur de l’enfant qu’elle fut avec les outils dont elle dispose à présent, pour ré-assembler ses souvenirs et trouver du sens à ce qui n’en a pas beaucoup, avec beaucoup de délicatesse et un talent d’écriture et de réalisation déjà indéniable.

Blue Heron de Sophy Romvari. 1h30. Avec Eylul Guven, Amy Zimmer… Sortie en salles françaises le 24 juin 2026.

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