Une vie cachée : Le silence de l’âme erre

Ce dimanche 19 mai était à coup sûr marqué d’une pierre blanche dans l’agenda de beaucoup de festivaliers cannois. Deux ans après Song to Song et surtout huit ans après sa Palme d’Or remise des mains de Robert de Niro pour The Tree of Life, Terrence Malick était de retour sur la Croisette. Ayant refermé son cycle qu’on pourrait qualifier de « métaphysique », le cinéaste devait amorcer avec ce nouveau projet, Une vie cachée, longtemps intitulé Radegund, un retour vers le cinéma « conventionnel » et narratif. Son retour sur la Croisette annonçait surtout l’un des événements cinéphiliques de la Quinzaine, tant la découverte d’un nouveau Malick s’impose à chaque fois comme une expérience quasi religieuse, entourée d’une mystique si propre à un cinéaste qui s’est longtemps distingué par sa rareté et qui ne s’arrête plus depuis. Et quoi de mieux qu’un film sur la foi pour fêter ces retrouvailles ?

La foi en question ici, c’est celle de Franz Jägerstätter, un fermier du petit village de St. Radegund, un petit village perdu au fin fond des montagnes autrichiennes, à la limite de la frontière allemande. Figure de la résistance à l’Anschluss, l’annexion forcée de son pays à l’Allemagne nazie le 12 mars 1938, il fut le seul habitant du village à s’opposer à l’inféodation du pays au régime d’Adolf Hitler. Mobilisé par la Wehrmacht en 1940, il refuse de s’engager jusqu’à ce qu’il soit mobilisé de force, puis emprisonné trois ans plus tard pour avoir refusé de prêter allégeance à Hitler. Exécuté le 9 août 1943 (il vous suffit d’aller sur Wikipédia, c’est pas l’enjeu du film que de spoiler quoi que ce soit), il fut élevé au rang de martyr par l’Église catholique puis béatifié en juin 2007 par le pape de l’époque, Benoît XVI.

Si c’est un homme

Telle est l’histoire d’Une vie cachée, dixième long-métrage de Terrence Malick, qui s’étend sur une durée non négligeable de 2h53 bien tassées. La « vie cachée » en question fait référence à un passage de Middlemarch de la romancière George Eliot citée à l’écran par le cinéaste : « Si les choses ne vont pas aussi mal pour vous et pour moi qu’elles eussent pu aller, remercions-en pour une grande part ceux qui vécurent fidèlement une vie cachée et qui reposent dans des tombes que personne ne visite plus ». Ces vies, ce sont ici celles de ceux qui ne sont pas morts au combat, dans la fureur des tranchées, mais de ceux qui se sont élevés contre les nazis dans d’autres circonstances, et qui n’ont pas forcément toujours reçu l’attention que leurs actes méritaient.

Une vie cachée, c’est le récit d’une conviction intime inébranlable, et de comment elle a fait front et face à tout ce que l’occupation nazie a pu éveiller de plus sombre dans l’âme humaine. Bien sûr, on est chez Malick donc il ne s’agit pas ici d’un panégyrique dédié à la bravoure d’un homme seul contre tous. Tout chez Jägerstätter est intérieur, dans son intuition selon laquelle s’opposer aux nazis est la seule manière de ne pas renier sa famille et sa communauté, à l’époque où la propagande hitlérienne mettait l’accent sur la défense de la terre, du sang et de la nation.

Le film de Malick est découpé en trois grands actes, et le premier est sans doute le plus beau de tous. Filmant Jägerstätter, sa femme Franziska dite Fani et leurs trois filles, ainsi que leur vie dans la bucolique bourgade de St. Radegund, Terrence Malick renoue avec la veine introspective de ces cinq films précédents, dessinant une zone de rencontre entre ses deux cinémas. Le malickisme post-Tree of Life est-il soluble dans la malickisme pré-Tree of Life ? La réponse est un très grand oui.

Franz et Fani

Malick filme comme personne l’amour simple, profond et pur. Son couple, son attachement à la terre qu’il travaille, à sa communauté, ont quelque chose d’immensément puissant devant la caméra de Malick, qui retrouve ici Jörg Widmer, premier assistant d’Emmanuel Lubezki sur ses précédents films, promu ici chef opérateur d’« Une vie cachée ». Ce premier acte est d’autant plus important qu’il est celui qui façonne la vision du monde de Jägerstätter, ce pourquoi il se battra jusqu’au bout face aux invectives de ses voisins collaborateurs, face aux menaces des SS, face au chemin expiatoire qui l’attend. Par ces successions chères au cinéaste de montages syncopés, de jeux de plongée/contre-plongée et de plans caméra à l’épaule allant filmer ses personnages à même la peau, il sonde son héros et en façonne une carte intérieure. Tout ce travail est bien sûr dans la droite continuité de The Tree of Life évidemment, ou encore d’« A la merveille » (mais en mieux) : on y retrouve l’ambition malickienne de filmer l’« être-au-monde », le Dasein d’Heidegger, maître à penser de la philosophie du réalisateur. L’approche ontologique de son personnage le rattache à une terre qu’il montre, qu’il filme, qu’il ressent presque, en opposition au monde théorique vendu comme un paradis perdu dans les discours nazis. Et c’est parce qu’il sait pour quoi et qui il se bat que sa conviction inébranlable ne sera jamais remise en doute au cours du film.

Les deux actes suivants nous plongeront dans le premier embrigadement de Jägerstätter en 1940 et son retour au pays dans un climat de défiance délétère ; puis les derniers mois de sa vie en prison. Leur grande force repose dans la manière où Malick n’héroïse jamais directement son héros, ni ne promet le moindre rebondissement narratif. Il contre-balance systématiquement les événements de la vie de Jägerstätter en montrant la vie de Fani et leurs filles, ainsi que de la mère de Franz. Franz et Fani sont comme un alpha et un oméga qui se complètent. Fani est un personnage aussi fascinant que ne l’est Franz, une figure féminine dans la droite lignée des grandes femmes du cinéma de Malick, de la Sissy Spacek de Badlands à la Jessica Chastain de The Tree of Life.

Vous entendrez certainement des concerts de louanges mérités sur la prestation minérale et hypnotique d’August Diehl, sa manière d’habiter chaque silence, son regard doux et tranchant à la fois. Mais on ne saura trop louer en face la tout aussi remarquable partition de la révélation Valerie Pachner, qu’on espère voir s’installer dans les esprits de tout le monde pour le Prix d’interprétation féminine tant Terrence Malick lui réserve un rôle aussi puissant que celui de Diehl. Comme souvent chez Malick, on guette les têtes connues comme Jürgen Prochnow, Matthias Schoenaerts, Johan Leysen mais aussi les regrettés Michael Nyqvist et Bruno Ganz, lequel a reçu quelques applaudissements de certains journalistes lors de sa brève apparition dans le film.

Laisser le temps au temps

Comme souvent chez Malick, il y a énormément à raconter, à analyser et à décortiquer dans ce nouveau film-monde qu’est Une vie cachée, dont les trois heures défilent sans que jamais l’ennui ne s’installe. On regrettera cependant que le cinéaste, pour son premier film n’impliquant aucun personnage anglophone, le réalisateur ait conservé comme langue de son film. La plupart des mots d’allemands du film, provenant tous de la bouche de nazis, ne sont même pas traduits à l’écran, choix toujours assez regrettables même si souvent le cinéma de Malick transcende le langage à l’écran.

Une nouvelle fois, la réception critique va sans doute nous donner tout et n’importe quoi, ce qui n’est guère étonnant pour un cinéma faisant autant appel à la sensibilité de ses personnages qu’à celle de ses spectateurs. On se contentera de dire que Malick n’a pas tant changé que ça, même s’il est revenu à un cinéma beaucoup moins déroutant, construit autour d’une trame linéaire et où les dialogues et les motivations de chacun sont parfaitement compréhensibles. Ici encore, Une vie cachée prône l’infusion lente, loin des réactions au débotté et des jugements tranchés dont Cannes s’est faite la spécialité (et tant mieux d’ailleurs, qu’est-ce qu’on s’emmerderait sinon).

On a envie de laisser le temps à Une vie cachée de nous révéler l’ampleur de sa réflexion, y compris sur les quelques pistes étonnamment politiques que semble semer autour de ces chrétiens qui délaissent leur Dieu pour se laisser séduire par l’Antéchrist « Dieu des Terreurs ». Mais il est clair que le réalisateur signe ici un nouvelle œuvre ultra féconde, vibrante et généreuse. Une œuvre qui étreint son spectateur comme Franz étreint Fani, qui frémit comme deux corps se roulant dans l’herbe, se jetant dans les ballots de foin, comme deux regards s’égarant vers le ciel.

Une vie cachée de Terrence Malick avec August Diehl, Valerie Pachner, Maria Simon…, en Compétition Officielle, sortie en salles française encore inconnue

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