Le cinéma de l’Amour

J’ai ma propre relation avec la pornographie. Nous avons tous notre propre relation avec celle-ci, j’imagine, c’est pourquoi il y a une tendance à peu en parler. Entre mecs, des fois, à la blague, au mieux. Au pire, nous critiquons – l’industrie a des défauts évidents – et, comme ils disent dans celle-ci, « ils pointent d’une main pour se branler de l’autre ». L’amateur de pornographie, cette bête mythologique et bizarre qui commente sur les vidéos de PornHub est absolument invisible dans le quotidien. Il ne faut même pas se demander pourquoi. La consommation de pornographie est souvent honteuse. Honteuse comme la production elle-même, dont les conditions sont, selon toute évidence, généralement exécrables.

Mais nous sommes tous ou presque amateurs, ne serait-ce qu’occasionnellement, quelques fois par année. L’industrie pornographique n’a pas besoin de beaucoup plus que ces amateurs occasionnels pour survivre. Pour être même l’une des industries de divertissement les plus prolifique.

Nous, les amateurs de pornographie, sommes la version hard des acteurs errants de Carax. Des pornstars sans caméra, qui performent dans le vide « pour la beauté du geste » et, rarement, qui chantent à deux dans un hôtel minable avant de sauter vers notre petite mort.

C’est que la pornographie, de nos jours, existe surtout pour consommation solitaire. Parfois en couple, à la limite. Plus rarement, en groupe. Je l’ai vécu, l’expérience de groupe. Elle est surréaliste.

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2013. Moi et une amie se lançons un défi à la con : allez voir un film au Cinéma l’Amour qui, vous l’aurez deviné, est un cinéma pornographique.

Vous ne l’aurez peut-être pas deviné, par contre, mais le Cinéma l’Amour est une sorte d’institution culturelle montréalaise. Joliment placée sur la rue Saint-Laurent, à deux pas du Shwartz – restaurant absolument dégueulasse mais carrément mythique – le cinéma a maintenant plus d’un centenaire. Celui-ci présentait des vues à l’époque, avant d’être sauvé de la faillite par la pornographie en 69 (hihi). Évolution logique donc, considérant que les vues s’ancraient dans la monstration et non dans le narratif, les œuvres pornographiques ne sont qu’à deux pas.

À l’entrée, la gentille réceptionniste nous informe que la salle est séparée en deux sections : régulière et pour les couples. Moi et mon amie n’étions (ne sommes toujours pas) un couple et, dans l’esprit du défi, nous avions opté pour la section régulière.

Très belle salle, d’ailleurs, mais il faut omettre quelques malheureuses tâches sur les sièges. Ça sent l’histoire, tout comme le foutre. À une époque, on présentait ici L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat.

À l’époque de notre défi, on y présentait une lamentable parodie pornographique d’Anchorman d’Adam McKay. Un anonyme fac-similé de Will Ferrell dans le rôle principal « teste » ses nouvelles collègues vous savez exactement comment. Il joue mal. Il baise mal. Je ferais mieux. Quoiqu’étant donné les conditions de tournage que j’évoquais plus tôt, je ne saurais dans quel esprit le mec était lorsqu’il s’activait.

Passons. Nous évitons de penser aux méthodes de production de ce type de film.

Le film a beau être mauvais, c’est assez pour le public. Nous parlons très peu de la qualité des films pornographiques et, semble-t-il, nous nous contentons de très peu.

En fait, de toute façon, personne ne visionnait vraiment le film. Là résidait ma surprise de l’expérience. Moi et mon amie étions vus comme un couple qui allait voir un film pornographique et les couple qui vont voir des films pornographiques, ils baisent. Nous avions rapidement été entourés de mecs qui, la main sur le membre, attendaient respectueusement que nous nous exécutions.

Respectueusement, dis-je, car aucun des voyeurs n’a dépassé une certaine distance établie tacitement par rapport à nous. Aucun ne nous a adressé la parole. Aucun ne nous a forcés à s’exhiber, malgré ce qu’ils attendaient de nous. Aucun nous a fait de reproche pour n’avoir pas, finalement, baisé devant public. Leurs attentes étaient déçues, mais ils ont eu la décence de ne pas nous en tenir compte, de ne pas nous avoir culpabilisé. Ils sont simplement retournés à leurs images-mouvement – une pure forme du SAS’ – en attendant qu’un autre couple fasse son apparition dans la salle.

C’est cette attente qui rend la qualité du film secondaire. L’acte de regarder un film pornographique est assez en soit. Seul, c’est une masturbation. En couple, l’acte devient préliminaire. Le film pornographique est vu comme un acte sexuel en soit. Rarement, surtout parmi les amateurs, nous le visionnons réellement, d’où le manque de critique, d’où l’écart que moi et mon amie avions vécu face aux spectateurs du Cinéma l’Amour.

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Même amie, même époque. À force de parler de pornographie – c’était un sujet qui attisait notre curiosité – nous avions pris intérêt à la vie personnelle de James Deen, acteur prolifique dans le milieu reconnu pour pratiquer l’acte avec une certaine violence. Pendant ce temps très passager où nous potinions sur une vedette du X, l’acteur formait un couple avec l’actrice Stoya. Alors que lui était très violent dans ses scènes, il se faisait beaucoup plus doux lorsqu’il jouait dans des scènes avec elle. Loin de moi l’idée de dire qu’une violence consentie pendant l’acte sexuel est anti-amoureux – je serais des premiers à dire le contraire – mais l’unicité des scènes avec Stoya et Deen par rapport aux autres scènes qu’ils jouaient avec d’autres donnait justement l’impression de ça : l’amour. Leurs scènes ensemble avaient un contexte. Entre deux coups de foutre, ces deux-là avaient eu le coup de foudre.

Je n’ai aucune idée où ils se trouvent maintenant. J’ai perdu le fil. Mon amie aussi. Nous avons fini par nous ennuyer face à nos potins pornographiques. Rapidement, nous avions épuisé tout ce que ces joies répétitives pouvaient nous donner.

Il y a de ces films qui tentent de contextualiser l’image pornographique. Toutefois, pour chaque L’Inconnu du Lac, il y a plusieurs Nymph()maniac chez qui les images sexuelles prennent le pas sur le reste. Des films qui se perdent à force de gros plans de sexes souillés et défoncés. Le reste – je parle du scénario, de la mise en scène, de la photographie, etc. – présent, est comme dans les films purement pornographiques : il forme ce que nous oublions entre deux scènes de baise et, ce, sans perdre l’essence même de l’œuvre.

Plus de ces premiers, moins de ces derniers, je scanderai, même si je ne tiens là qu’une évidence. Une évidence à laquelle je voulais venir dans mes délibérations interminables. Peut-être me suis-je perdu, moi aussi, en laissant l’acte d’écrire sur le sexe prendre le dessus.  Je rajouterais plus de contexte, aussi, et donc de traiter l’œuvre pornographique avec le même respect que les amateurs qui acceptèrent silencieusement que je ne m’exhibe pas quelques années plus tôt.

Nous, amateurs, avons laissé la pornographie s’enliser dans son gouffre. Peut-être qu’il faudra arrêter de pointer pour plutôt tendre la main. Parce que, d’ici là, d’ici à ce qu’elle gagne un certain contexte, la pornographie continue d’être honteuse et honteusement produite, à consommer secrètement pour ne pas trop se sentir souillé par elle.

« 26 janvier 1988, le monde change, Olivier Bouchard naît. Vingt-trois années plus tard, après avoir reçu les honneurs pour ses études en scénarisation cinématographique à l’UQAM, la plus prestigieuse université hippie d’Amérique du Nord, il fait un voyage culturel en France où il devient rédacteur vedette (parmi plusieurs autres) pour Les Fiches du Cinéma et Cinématraque. Sa cinéphilie est caractérisée par son amour des films ennuyeux, d’où son intérêt pour Alain Resnais, mais son écriture personnelle est définie par l’humble désir de fictionnaliser sa propre vie « avec le même talent qui se retrouvait chez Fellini ».

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