3 coeurs : Elles et Lui

Nos notes

Ça commence comme Elle et Lui. Le paquebot en moins, le calme d’une ville de province française en plus. Ça commence donc par une rencontre, par un coup de foudre qui ne dit pas son nom. Marc (Benoît Poelvoorde) a raté le dernier train pour Paris, Sylvie (Charlotte Gainsbourg) se ravitaille en clopes. Ils se croisent, se parlent et ne se quittent pas de la nuit, qu’ils passent à errer dans les rues, à discuter. Au petit matin, ils promettent de se retrouver à Paris, au jardin des Tuileries, un peu comme Nickie (Cary Grant) et Terry (Deborah Kerr) s’étaient donnés rendez-vous au sommet de l’Empire State Building pour se confirmer leurs sentiments naissants. Comme dans le film de Leo McCarey, les retrouvailles de Marc et Sylvie seront empêchées par un imprévu, mais là où le classique de la comédie américaine n’allait pas tarder à se solder par un happy end larmoyant, dans 3 cœurs, ce n’est que le début de l’histoire.

Car quelques mois plus tard, Marc, de retour à Valence, rencontre Sophie (Chiara Mastroianni) et s’en rapproche peu à peu, finissant par nourrir envers elle des sentiments réciproques. Tout en ignorant complètement que Sophie est la sœur de Sylvie. Le spectateur, lui, le sait. Le scénario, signé Julien Boivent et Benoît Jacquot, se nimbe alors de thriller et se poursuit comme un suspense sentimental. Car, si l’on voit Sophie et Marc consolider leur couple, inutile d’être extra-lucide pour s’attendre à ce que ce versant heureux soit, fatalement, remis en question (euphémisme) lorsque Marc apprendra les liens familiaux reliant Sophie à Sylvie. Comme dans Columbo, on connaît le coupable dès le début : ici, c’est le coeur, l’amour.

Le film a l’élégance d’assumer sans ciller son programme littéral, son parallèle très premier degré entre le cœur et ses mouvements – au figuré – et le cœur en tant qu’organe, de dérouler à la fois la trame d’un mélodrame et le tracé d’un électrocardiogramme. S’il convainc un peu moins dans le traitement de son intrigue secondaire (une histoire de redressement fiscal plutôt dispensable), 3 cœurs se joue habilement des supposées invraisemblances de son récit : à de nombreuses reprises, Marc a l’occasion d’apprendre que Sophie, qu’il s’apprête à épouser, n’est autre que la sœur de Sylvie, tant les signes s’amoncellent – un briquet, un tic de langage se retrouvant chez l’une et chez l’autre – mais, dans le pavillon de sa belle-mère, il se tient à distance des photos de famille qui pourraient lui en donner la preuve, et qu’il observe à distance, depuis le pied de l’escalier – le long duquel elles sont disposées, montrant les sœurs petites filles puis, à mesure que l’escalier s’élève, allant vers l’âge adulte, leurs visages désormais reconnaissables –, derrière les montants de sa rampe, devinant déjà le tour que lui a joué la fiction.

Il y a décidément quelque chose d’infiniment touchant dans cette facture presque désuète (cette voix off appuyant le passage des mois et des années ; cette vision de la province comme territoire vague et générique, à tel point qu’il ne peut qu’être le théâtre de hasards extraordinaires – le film est tourné à Valence, mais la ville n’est jamais nommée), et surtout dans ce dénouement qui, dans un seul et même mouvement, achève de nouer – puis dénoue, radicalement – ces trois cœurs-là, avant de rendre un hommage explicite au Back Door de John M. Stahl.

Mélodrame en forme de bombe à retardement, 3 cœurs répand un souffle romanesque sur les vies a priori ordinaires et tranquilles de ses héros (Marc est inspecteur des impôts, Sophie est antiquaire…) et touche aux tripes. Si bien qu’aux trois cœurs du titre, il faudrait en ajouter un quatrième, celui du public.

3 coeurs, Benoît Jacquot, avec Benoît Poelvoorde, Charlotte Gainsbourg, Chiara Mastroianni, France, 1h46.

Verdict ?

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