Vous n’avez encore rien vu

On aura presque tout dit de ce film ovni, qui a fait résonner tant d’échos depuis Cannes. Mais aura-t-on tout vu de ce film-phénomène ? A regarder (et entendre) les premières secondes puis, à mesure que le film se déroule, la question que l’on se pose en effet est : jusqu’où ira-t-il (Resnais)?

Le film fait sans doute partie de ces œuvres « spirales » qui ne cesseront de hanter par leur mystère et leur force, comme l’a été et le sera encore L’Année Dernière à Marienbad.

On se gardera de « pitcher » le film, sauf à se contenter d’exposer la situation de départ. Car, bien sûr, l’esprit du film est une tentative permanente de fuir ce qui « fixe », « explique », « rationalise » ou « structure ». Alors nous rendrons hommage à la beauté de l’œuvre, en nous dispensant de toute forme de résumé de ce qui ne s’y prête pas, car il s’agit d’une invitation à un voyage, un voyage dans l’imaginaire. En effet, le mot d’ordre dans ce nouvel opus est encore une fois celui qui a présidé à chaque film de Resnais : l’amusement.

Mais un amusement qui emprunte les sentiers farouches de l’insolite, de l’inattendu. Dès l’ouverture du film, le ton est donné. Antoine d’Anthac, célèbre dramaturge et metteur en scène de théâtre, fait convoquer après son décès, dans une luxueuse demeure, et par l’entremise de son majordome, les principaux acteurs qui ont joué dans ses spectacles, pour leur faire assister à la mise en scène d’une de ses pièces, Eurydice, par une nouvelle troupe. Quoi de plus étrange en effet que de faire se mélanger, se fondre dans un même espace-temps, en une même action, la mort et la vie ? Les acteurs réunis ne peuvent pas ne pas ressentir le plaisir du spectacle auquel ils vont assister, le plaisir de revoir cette pièce qu’ils ont jouée ensemble, alors même qu’ils sont réunis dans la maison de leur cher metteur en scène décédé.

Puis, il y a notre plaisir à nous, spectateurs, intrigués et amusés de nous voir en miroir – car en effet il s’agit bien de cela au fond, au sens propre du terme -, en voyant ces comédiens assis confortablement sur ces canapés qui sont en réalité nos fauteuils, et qui regardent ce que nous regardons, nous aussi. Le vertige nous incite comme Alice à aller jusqu’au bout du long couloir qui mène de l’autre côté du reflet intriguant.

Alors, « down, down, down », comme disait Alice, nous nous laissons chavirer et tomber indéfiniment dans un autre monde, mais pas plus irréel que celui dans lequel nous étions. Et c’est bien cela même dont le film fait fi d’emblée, en toute légèreté, la séparation entre le soi-disant « réel » et ce que nous appellerons ici « l’échappée ». Très vite, en effet, la barrière entre le spectacle regardé et les spectateurs devient une mystérieuse passerelle, ce fameux « pont » dont il est question dans l’intertitre du film. Alors les marionnettes endormies qu’étaient ces comédiens-spectateurs se réveillent et entrent dans le spectacle, par un jeu de dialogues inouï avec le spectacle regardé, rendu possible par la magie du « montage resnaisien ». Alors oui, certains diront, à quoi bon ce dédoublement de personnages et de répliques ? Quelle est la place de cette forme de redondance qu’on n’ose pas dire gênante ? En regardant de plus près, ladite « redondance » n’intervient qu’à des moments très précis, lorsque notamment un drame se noue, qu’on bascule à un autre niveau dramatique avec le personnage d’Eurydice et de ses relations si « difficiles » avec Orphée. La « redite » est si différente qu’elle nous est donnée à « ré-entendre », moins pour insister que pour déployer la palette du coloris évoqué, comme une fragmentation en plusieurs voix féminines d’un cri de douleur trop lourd, et qui doit s’épancher en plusieurs « temps ». Alors cette première voix (celle de la jeune Eurydice qui déclare à son amant délaissé qu’elle aime Orphée, enfin), voix jeune et rebelle, qui s’étoffe ensuite par une autre un peu plus mûre, déjà traversée par une sourde mélancolie (celle de Sabine Azéma), et ensuite nuancée encore par celle tremblante et farouche d’une troisième voix (celle d’Anne Consigny), dont la personnalité annonce déjà hélas la trahison à venir. Trois nuancés, qui en réalité, énoncent en à peine quelques secondes la noire destinée cheminant en filigrane, comme un fragment de jeu cubiste qui, isolé, donne un éclairage révélateur à l’œuvre dans son ensemble. Bref, le phrasé resnaisien dans toute sa musicalité, si chère au cinéaste.

Une musicalité qui traverse les formes, car c’est aussi celle du montage, qui s’engage ici dans une valse amoureuse avec les mots d’Anouilh, mais aussi, non des moindres, celle de la structure du film elle-même. Structure qui allie ici le dispositif du spectacle-surprise avec le jeu de miroir à l’infini, en cercle concentrique, mais menant à un lieu précis au centre du labyrinthe. De cette architecture de la forme, digne héritière de l’hypnotique L’année dernière à Marienbad (1961) mais aussi, rappelons-nous, de Smoking/ No Smoking (1993), sans oublier bien sûr Providence (1976), le film dégage ici un double espace-temps. Celui d’abord du jeu de dialogues (au sens propre du terme) entre la fiction (captation d’Eurydice) et les spectateurs-acteurs, créant une dilatation verticale, une quatrième dimension qui nous prend de court, et dans laquelle nous nous laissons happer. Celui ensuite du spectacle dans le spectacle, à savoir le texte d’Eurydice à l’intérieur du film. Un texte qui est la pièce d’Anouilh repris tel quel, non pas appliqué au ras du texte théâtral, mais auquel la mise en scène donne tout son éclat, dans le halo de son inquiétante beauté, celle de l’amour dans la Mort. En l’occurrence, le moment clé où Orphée rencontre Eurydice aux Enfers, pendant lequel il ne doit en aucun cas regarder sa bien-aimée dans les yeux, moment terrible, sans faux-semblants, où leur amour est cruellement mise à l’épreuve, celle des mots d’Anouilh, dont la beauté est à double tranchant. Scène tournée bien sûr isolément avec les deux comédiens (le duo éternel Arditi-Azéma) dans un décor bien entendu anti-naturaliste : un plateau nu, un simple canapé noir comme vaste théâtre du drame, un éclairage « argenté » qui confine presque à la confrontation suave du noir et blanc, un cadrage magnifiant le corps à corps interdit de regards. Un dépouillement soigné qui confronte les mots mis à nu avec les sentiments réels, le réel cruel. Une image saisissante de l’amour impossible, « in-carnée » dans une mise en scène qui défie l’espace et le temps, aux dimensions sans cesses changeantes.

Resnais, encore une fois, s’entoure de ses complices de toujours. Aux décors, le grand Jacques Saulnier, compagnon depuis L’Année dernière à Marienbad, soit 16 films, qui a toujours poussé les limites de la « création » du décor en studio, en démontrant que celui-ci n’est pas forcément synonyme de « re-constitution », mais entretient un rapport essentiel avec « l’invention », la « re-création » (souvenons-nous du décor dans La Vie est un roman, 1983), bref celui sans qui cette magie fantaisiste ne pourrait avoir lieu. A la photo, celui qu’on ne présente plus, Eric Gautier, et qui déclarait il y a peu qu’avec Resnais, il pouvait se permettre de pousser toujours plus loin les limites de son art, à savoir une photo toujours « re-créée », sculptée, bref, en 3D, la vraie…

En effet, la gageure lancée est là, dans ce décor en réalité unique, celui de la luxueuse demeure d’Antoine d’Anthac, le metteur en scène, dont le vaste salon se déploie en un plateau de théâtre prodigieux, ouvert à tous les jeux, à toutes les « temporalités ». Où l’espace de la vie et celui de la mort ne font qu’un. Où le réel de l’amour est dit dans toute sa réalité, c’est-à-dire le doute, la jalousie, la mort qui rôde, la mort inséparable, car c’est en elle, dans son royaume seul, que les deux amants pourront s’épanouir.

Et comme dans Alice, on nous réveille du spectacle en nous disant, mais tout ceci n’était qu’une farce, à moins que ce ne soit l’inverse, car comme chez le magicien, nous n’y avons vu que du feu.

Vous n’avez encore rien vu, d’Alain Resnais, avec Pierre Arditi, Sabine Azéma, Mathieu Amalric, Anne Consigny, France, 1h55.

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5 Comments

  • […] ensuite à Aimer, boire et chanter, d’Alain Resnais. Comme pour Vous n’avez encore rien vu, le réalisateur organise le récit autour d’un grand absent. Ici, il s’agit de George, un ami […]

  • [...] Alain Resnais n’a jamais été aussi jeune. A 90 ans, il a de nouveau créé la sensation à Cannes avec ce film dont on n’est pas prêts d’avoir fait le tour. 5e du top 10 Cinématraque. Relire notre critique. [...]

  • Répondre décembre 1, 2012

    Milie Ehilia

    Très belle critique, je vais absolument voir ce film, ainsi que L’année dernière à Marienbad. Une jolie métaphore filée avec la petite Alice et l’absence de souci du passage entre réalité et… quelque chose que l’on ne nomme pas. Merci, j’espère pouvoir vous lire à nouveau.

  • Répondre novembre 16, 2012

    Elsa Renouard

    C’est beau comme du Resnais, Nanxi!

  • Répondre novembre 16, 2012

    Benjamin

    bon, ça y est, tu m’a convaincu: s’il passe encore quelque part, il faudra que je finisse par le voir.

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