TRISHNA – Winterbottom, le Soderbergh du pauvre

Michael, j’ai pas vu ton film (Trishna, un mélodrame BOULEVERSANT dans l’Inde ENCHANTERESSE, porté par des comédiens HABITÉS, etc.). Et ce n’est pas la réussite de 24 Hour Party People (un accident de parcours, je suppose) qui m’aurait fait changer d’avis. Pas dégueu, j’ai pensé que je te devais bien quelques explications. Je te la fais rapide, le Tour arrive dans les Pyrénées.

  1.  On en a soupé, de l’Inde bigarrée et clichetonneuse des Slumdog Millionaire et autre Indian Palace. Certains cinéastes se vouent à l’exploration du monde, au dévoilement de ses mécanismes secrets ; d’autres grimpent dans le bus du tour-opérateur. De la part des auteurs britanniques, une forme de néo-colonialisme par l’imaginaire.
  2.  Freida Pinto tient le premier rôle. Elle est jolie, Freida. Et désormais bankable, grâce au succès de La Planète des Singes – Les Origines. Une jolie série B, modeste et bien fichue. À la fin, les singes développent des expressions humaines. Freida, non.
  3. Avec The Trip, son précédent film (tour des tables du Nord de l’Angleterre, en compagnie des pénibles Rob Brydon et Steve Coogan), Winterbottom confirmait son statut de Soderbergh du pauvre. Enquillant les projets avec une frénésie déconcertante, alternant oeuvres calibrées et projets plus personnels, ces deux-là ne boxent pourtant pas dans la même catégorie. Le polar selon Soderbergh ? Out of Sight, rencontre au sommet du glamour entre Clooney et Lopez. Selon Winterbottom ? The Devil Inside Me, dans lequel Casey Affleck fait ce qu’il peut pour maintenir un semblant d’intérêt. Le récit du combat d’une femme, « based upon a true story » ? Julia Roberts excelle dans Erin Brockovitch, quand Angelina Jolie court en vain après l’Oscar dans le médiocre A Mighty Heart. Après sa palme précoce, Soderbergh s’est longtemps cherché. Mais après vingt ans de films bâclés, on doute de voir Winterbottom réaliser quoi que ce soit de la trempe de The Informant. (Étonnant, tout de même, qu’une oeuvre si faible, et si disparate, trouve encore public, financements et, ici et là, soutien critique.)
  4. Les quelques belles séquences de The Trip, le cinéaste les gagnait à l’usure, en laissant libre cours aux loghorées de ses interprètes. Ainsi, deux interminables concours d’imitations (l’un, de Michael Caine, l’autre, d’une réplique de L’Homme au Pistolet d’Or – « Come, come, Mr Bond, you derive just as much pleasure from killing as I do ») commençaient par amuser, avant d’agacer sérieusement, pour finalement, dans leur insistance gratuite, inspirer une forme d’angoisse. Un peu léger, pour une roue libre de deux heures (difficile d’imaginer qu’il s’agissait de la version courte d’un 6×52 tourné pour la BBC). Surtout si l’on songe que The Trip n’était même pas convaincant en cuisine. Bon dieu, pensait-on en sortant de là. Au moins, Chabrol savait dresser une table.
  5. Le titre de son premier long, Forget About Me, était emprunté à une chanson de Simple Minds. Pas un extrait du sous-estimé Empires and Dance. Non, la pleine période mid-80’s, rock de stade faisant encore les beaux jours des matinées RTL2. Impardonnable.
  6.  Avec Nine Songs, Winterbottom nous aurait presque dégoûtés des bien-aimés Black Rebel Motorcycle Club. Un comble pour un film qui, par ailleurs, échouait également à filmer le sexe.
  7.  In This World, Welcome To Sarajevo… D’inepties politiques en balourdises formelles, Winterbottom a souscrit au tout-venant du cinéma humanitaire. Drapé dans sa bienséance, l’auteur se vautrait même dans un docu-fiction des plus douteux avec The Road To Guantanamo, prenant un malin plaisir à mettre en scène le calvaire de ses personnages. Tous aux abris : Winterbottom menace maintenant de raconter l’histoire de la création d’Israël.
  8. Le cinéma de Winterbottom, ce n’est pas qu’un art de l’épate. La mièvrerie, ça le connaît aussi. J’en veux pour preuve With Or Without You (merci U2), romance plaisante, sans plus.
  9. En adaptant le livre de Naomi Klein, La Stratégie du Choc, Winterbottom se plantait sur toute la ligne. Fait rare, l’auteur elle-même s’était désolidarisée du résultat. Un modèle d’agitprop bâclé, ou comment desservir son sujet à grands renforts de procédés publicitaires.
  10. Avec Wonderland, Winterbottom s’inspirait de Short Cuts. D’Altman, il reprenait la structure narrative. Pour la subtilité, on pouvait repasser. Pas très grave. L’important, c’est de faire comme si, non ?
  11. Je ne suis pas le nouvel avatar du cinéma social anglais, clamait Winterbottom avec I Want You (titre chippé à Dylan, cette fois). Regardez, j’ai du style, il y a du flou, des filtres, et la caméra bouge un peu dans tous les sens. Ken Loach à l’aune de l’esthétique MTV2 : riche idée. Michael, le cinéma est aussi un art du chuchotement. Encore faut-il avoir quelque chose à dire.

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