Spider-Man Brand New Day : l’araignée règne

©sony

La dernière fois qu’un film du Marvel Cinematic Universe de Kevin Feige sortait au cinéma, c’était il y a un an. Cela peut paraître fou quand on repense à la période glorieuse et bénie où il y en avait un par trimestre sur les écrans, tous aussi médiocres que les précédents. Car si les films de super-héros en capes et en collants de chez Disney/Marvel n’ont jamais été adulés par la critique, il fut un temps néanmoins où ils captivaient les foules. Déjà à l’été 2025 lorsque Les Quatre Fantastiques sortait, qui n’était pas le plus honteux du studio tout en n’étant pas franchement folichon, on avait déjà bien senti que l’ère de la suprématie superhéroïque au box office était loin derrière nous. Un an plus tard, les plus gros cartons de l’année au cinéma sont une adaptation de jeu vidéo (peut-être le grand remplaçant mainstream du super-héros dans le zeitgeist), deux films d’horreur à petit budget, et bien sûr le rouleau compresseur Christopher Nolan qui ne peut pas s’empêcher de ramener des millions de personne en salle à chaque fois qu’il sort un truc…

C’est peut-être la situation parfaite pour que Marvel se relance tranquillement, avec des blockbusters honnêtes. Toujours remplis de leurs défauts habituels (une peur panique de faire du storytelling visuel, d’assumer des choix esthétiques sans les massacrer au montage, une formule scénaristique qui ne laisse que peu de marge de manœuvre aux tentatives de renouvellement…), mais avec une sincérité et une cohérence qu’on a pu leur connaître autrefois. Spider-Man est une valeur sûre, son casting sait remplir les salles et les trois films de Jon Watts ont été des cartons ahurissants malgré le fait qu’au moins deux sur les trois soient absolument abjects. Alors si on le remplace par un réalisateur un peu plus talentueux (Destin Daniel Cretton, qu’on apprécie pour Short Term 12 et Wonder Man, moins pour Shang-Chi), on se dit que la barre quasiment au sol ne peut que remonter. Ne serait-ce qu’un peu.

Et c’est vrai ! Spider-Man Brand New Day est une proposition de divertissement estivale honnête et plaisante, qui n’échappe à aucun des problèmes inhérents au mode de production de Kevin Feige pour son Marvel Cinematic Universe, mais qui parvient néanmoins à surnager grâce à des qualités indéniables. Comme quoi cette année New York a tout pour elle, entre l’élection de Mamdani et la victoire des Knicks…

Pour parler du film rapidement, il va falloir que je spoile. On nous a demandé de ne pas trop le faire, mais je ne vois pas comment parler sans révéler beaucoup de choses, donc je vous avertis ici : si vous ne voulez rien savoir, arrêtez-vous là. Allez plutôt lire nos comptes-rendus du festival Fantasia, c’est très chouette aussi.

On retrouve Peter Parker après qu’il a tout perdu suite au chaos multiversique de No Way Home. Le seul moyen de sauver le monde étant de faire oublier au monde qui il est, Peter a dû effacer son identité et ainsi ses camarades Avengers, son meilleur ami Ned et sa petite amie MJ ne savent plus qui est Spider-Man. Le jeune homme entame alors une carrière de vengeur masqué à temps plein, laissant derrière lui Peter Parker et se noyant dans le costume jusqu’à en oublier de vivre. Bien sûr, le film se concentre sur les aventures pleine d’actions, de super-méchants et autres personnages hauts en couleur, parce que c’est en partie pour cela que l’on vient, mais le cœur du récit est bien évidemment les futures retrouvailles entre Peter, MJ et Ned. Vont-ils le reconnaître ? Auront-ils vraiment tout oublié de lui ? Est-il capable de rester loin d’eux pour les protéger ? Le scénario doit donc trouver des excuses pour les rapprocher, ce qui passe par une des bonnes idées du film : donner vie à New York. Si on reste loin de la représentation de la ville sous le joug de Sam Raimi qui savait vraiment donner un souffle aux citoyens en leur offrant des personnalités distinctes et une vraie présence autour de Spider-Man, c’est la première fois ici dans le MCU que la Grosse Pomme paraît aussi palpable, réelle, remplie. Aussi on ne s’étonne pas tant lorsque Peter croise Ned dans un commerce, parce que cela s’intègre au reste.

Mais la vie de Peter Parker est au placard, et c’est donc celle de Spider-Man qui prend d’abord le dessus. Cela permet d’avoir une surcharge de cameos et seconds rôles de personnages en tous genres, à commencer par Frank Castle. Le Punisher de Jon Bernthal fait ici sa première apparition sur le grand écran après avoir séduit les téléspectateurs de Daredevil il y a des années, et c’est une vraie réussite. La rencontre entre son univers sombre et dépressif et le côté naïf et jovial de Spider-Man donne vie à un duo amusant et touchant, où chacun est une sorte de miroir déformant des névroses de l’autre. On a aussi une apparition de la nouvelle Black Widow, jouée par notre chouchou Florence Pugh, dans une scène complètent goofy et grotesque qui semble tout droit sortie d’un comic book de Matt Fraction, ainsi qu’une superbe scène d’action (et c’est pas si courant dans le MCU) impliquant le Hulk. De manière générale d’ailleurs, côté cascades et chorégraphies on est avec Brand New Day dans le haut du panier de Marvel. La physicalité de Spider-Man, de son corps agile mais aussi et surtout de ses toiles n’a jamais été aussi bien utilisée chez l’empire de Mickey, et même si on regrette souvent que certains choix brillants soient abimés par le montage qui n’ose pas faire confiance au spectateur en coupant toujours trop vite les plans spectaculaires, ça reste plutôt cool. Vers la fin du film on peut voir Spider-Man affronter les ninjas du groupuscule The Hand, et là aussi on est sur le nec plus ultra de ce qu’une production aussi formatée peut offrir. Les combattants agissent précisément comme les doigts d’une main, en se déployant les uns avec les autres sans jamais se séparer, les uns s’aidant de la force des autres pour mieux frapper.

C’est du côté de l’antagoniste du film que le scénario trouve le moyen de rassembler les intrigues personnelle et super-héroïque, puisqu’on a affaire à une télépathe capable de prendre le contrôle des gens et sonder leurs mémoires. C’est ce qui rassemble MJ et Peter bien malgré eux, pour des scènes qui font très certainement partie de celles pour lesquelles il y a eu des réécritures de scénario. Pour le contexte, il semblerait que Tom Holland ait été très impacté par le tournage de L’Odyssée et a pris goût au fait de produire des bons films. Il aurait donc apparemment insisté pour que ce film Spider-Man soit réécrit, probablement pour donner plus de places aux acteurs pour jouer réellement. Et lorsqu’on voit que Justin Kuritzkes, scénariste de Challengers (sur lequel Zendaya est productrice en plus d’être actrice, ne l’oublions pas), mentionné au générique pour des « additional literary elements », on peut se demander si ce n’est pas justement Holland qui a utilisé les contacts de sa femme et camarade de jeu pour élever un peu le niveau du film au dessus de la médiocrité devenue norme du MCU.

Là où le film est d’ailleurs intéressant à ce titre, c’est qu’il esquive (en partie seulement hélas) un des gros écueils des films du Marvel Cinematic Universe, et notamment des films Spider-Man. En effet, le MCU a une fâcheuse tendance à faire de ses personnages de grands méchants des gauchistes un peu trop énervés, qui ne savent pas que la violence n’est pas une solution. Les super-héros de ce fait deviennent des superflics chargés de faire respecter l’ordre d’une société apparemment parfaite, dans laquelle les grands patrons (Tony Stark) sont des génies visionnaires et leurs adversaires (des employés de Stark Industries, comme dans Homecoming ou Far From Home) sont des hommes et femmes de la classe populaire qui ont compris que leur seul moyen d’être entendu, c’est de tout casser.

Cet extrême centrisme plutôt pathétique est relativement mis à mal par Sadie Sink qui joue ici (attention fermez les yeux c’est le plus gros spoiler du film apparemment, même si tout le monde avait deviné) une version antagonistique de Jean Grey, la mutante rousse des X-Men. Spider-Man protège donc la gentille boîte privée Damage Control et son gentil patron humaniste des attaques de la dangereuse mutante incontrôlable… Heureusement, et c’est là où le film retrouve un peu l’esprit populaire du super-héros piqué par une araignée radioactive/génétiquement modifiée, la vérité n’est pas là. Évidemment que le patron n’est pas un type bien et que la boîte a des pratiques abjectes en secret ! On nous amène alors à compatir avec Jean Grey… qui reste néanmoins une sorte d’antagoniste prête à faire des victimes collatérales pour retrouver la seule personne qui compte dans sa vie. Cela reste léger, mais cela peut prouver que le MCU est peut-être capable de mieux écouter le cœur qui bat des sociétés actuelles : dans le New York de 2026, le New York de Mamdani, les citoyens ne peuvent pas être les ennemis. Ce sont les corporations, les élites et les puissants. On peut aussi ajouter à cela des embryons de réflexion sur la modification génétique, l’eugénisme et les limites morales que la science doit s’imposer, qui déjà ouvrent la voix pour le futur retour en grande pompe des X-Men au cinéma.

Un mot sur la toute fin du film, tant qu’on est dans les spoilers : à la sortie de la projection presse, tout le monde n’était pas d’accord sur le fait que Ned reconnaisse enfin Peter. Pour moi, l’échec de la compréhension de la séquence est dû au fait que le film a essayé, brièvement, de faire du storytelling par l’image, et que c’est si rare dans le MCU qu’on n’y est plus habitué. En effet lors de la bataille finale, Jean Grey utilise son contrôle mental sur toute une partie des New Yorkais qui se retrouvent figés dans une sorte de stase. Regardez bien alors les plans sur Zendaya durant cette séquence, qui semblent suggérer que l’action télépathique de Jean Grey a un impact sur le sort lancé par Docteur Strange dans le film précédent. Ce n’est pas extrêmement clair car le tout n’est pas forcément bien pensé, mais personnellement il m’a semblé évident lors du visionnage que le choix d’une méchante aux pouvoirs de télépathie était forcément lié à un problème scénaristique : comment faire pour forcer Ned et MJ à se souvenir de Peter ? L’avenir nous le dira. De toute façon le film aura des suites, vu qu’il va faire un carton astronomique.

En tout cas, le MCU a besoin de films plus resserrés et sincères comme celui-ci. Il ne faut surtout pas repartir tout de suite dans de grandes sagas cosmiques ou multiversiques, et se concentrer sur ce qui fait l’âme de ses héros afin de reconstruire son univers. Chaque chose en son temps. D’ailleurs c’est quoi le prochain déjà ?

Ah.

Ah oui.

Bon, tant pis.

Spider-Man Brand New Day, un film de Daniel Destin Cretton, avec Tom Holland, Zendaya, Jon Bernthal, Florence Pugh, Mark Ruffalo. En salles le 29 juillet 226.

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