Les coups de coeur de la rédac : janvier 2026

Quoi de mieux que la CULTURE pour nous faire oublier que le mois de janvier compte 80 jours en ressenti ? Sans plus de préambule, voici les coups de coeur de l’équipe de ce tout début d’année :

Mehdi : Nuits d’ivresse printanière de Lou Ye

Nuits d'ivresse printanière - Lou Ye - critique

Prix du scénario 2009 à Cannes, ce film chinois suit les amours et désamours, majoritairement gays, de jeunes Chinois qui se cherchent, se trouvent et se perdent. Le film est d’une tendresse magnifique qui tranche avec la dureté des sentiments qui emportent les protagonistes. On a envie de réconforter toutes ces personnes en déserrance sentimentale. La musique et la lumière feutrée participent de l’intimité sensible qui se dégage du film. Coup de chapeau également au casting qui trouve toujours le ton juste pour porter ce film tout en subtilité.

Et en plus, il y a une scène de gens qui pleurent dans un karaoké, c’est vraiment les meilleures scènes ça.

Pauline: OK Joe !, de Louis Guilloux

Louis Guilloux (1899-1980) est un écrivain français dont je n’avais personnellement jamais entendu parler avant de tomber sur un article sur son livre OK Joe !. Ami intime de Malraux et de Camus, il a visiblement été un peu éclipsé par les auras de ces derniers dans l’histoire de la littérature française, et vu la qualité de ce très court roman (140 pages) à prix imbattable (3 euros) c’est bien dommage. Roman autobiographique, puisqu’il s’agit de son expérience comme interprète amateur pour l’armée américaine: à la Libération de la France en 1944, Guilloux est en effet recruté pour traduire les échanges au sein de tribunaux militaires, qui jugent les soldats américains accusés de crimes graves tels que meurtres ou viols sur des Français.es. Il constate bien vite que l’extrême majorité des accusés sont des soldats noirs, et que quand ils ne sont pas noirs, les sentences sont bien différentes, voire inexistantes.

Couverture du livre OK Joe! de Louis Guilloux

Écrit d’une plume claire et lucide, OK Joe ! – qui est la phrase que répète tout le temps un des hauts gradés de l’armée américaine à son chauffeur – est un passionnant document d’archives à la fois sur l’état de la France dans les tout premiers temps de la Libération, dans l’euphorie et dans la violence, mais aussi sur le racisme intrinsèque des États-Unis, qui ne manquera pas de nous rappeler où on en est en 2026 (NDLR: au même point, globalement.)

Résistant, communiste, anti-fasciste, se revendiquant prolétarien, et surtout excellent écrivain, Louis Guilloux est ma découverte de ce début d’année, et je suis assez certaine de m’intéresser à d’autres de ses oeuvres dans les 11 prochains mois.

Captain Jim : Hayao Miyazaki et le Héron, documentaire monumental

Hayao Miyazaki And The Heron - Official Trailer

Cela fait longtemps que le documentariste Kaku Arakawa suit le Hayao Miyazaki comme son ombre. Au point où, lors de ce film de deux heures qui suit le réalisateur d’animation le plus célébré dans le monde, il le connaît presque trop bien. C’est en cela qu’il s’agit d’une oeuvre absolument indispensable pour quiconque s’intéresse au réalisateur, parce qu’on le voit sans aucun filtre.

Bien sûr, pour l’aspect fabrication c’est fascinant. Pour y voir des apparitions de Eiji Yamamori ou de Takeshi Honda par exemple, et voir Miyazaki dire « oh on fait du Evangelion maintenant » c’est marrant, c’est clair. Ou le voir rater l’annonce qu’il a remporté l’Oscar du meilleur film d’animation parce qu’il était aux toilettes. Mais c’est pour des raisons plus profondes que le film fascine, parce que cela fait maintenant presque vingt ans que Kaku Arakawa tente de sonder l’intérieur de la tête de Miyazaki pour essayer de nous faire comprendre comment il fonctionne. La tâche n’est pas aisée, et pourtant on a de vrais aperçus sur sa méthode, sa manière de créer absolument unique et éloignée de tout ce qu’on apprend ailleurs (concrètement, Miyazaki fait un storyboard complet de son histoire du début à la fin en avançant au jour le jour sans savoir exactement où il va).

Mais le plus fou dans ce documentaire, c’est de voir l’impact de la mort de Isao Takahata sur lui. Paku-chan comme il l’appelle a été son mentor avant d’être son camarade, et leur relation a toujours été plus ou moins compliquée selon Miyazaki. Lorsqu’il apprend que Paku-chan va bientôt décéder par un coup de téléphone, Miyazaki dit à Kaku Arakawa qu’il ne pleurera pas pour lui. Puis il ajoute « De toute façon, la caméra saura ».

Disant ces mots, Hayao Miyazaki exprime intelligemment qu’il sait qu’il peut mentir à haute voix, mais que la caméra du documentariste sait capter le vrai chez lui. Et effectivement, les 45 minutes qui suivent montrent Miyazaki sombrer dans la dépression la plus totale, dévasté par la disparition de celui qui représente, avec lui et Toshio Suzuki, l’une des trois têtes du dragon Ghibli. La seule solution que trouve Miyazaki pour se sortir de là est d’imaginer le personnage du grand créateur dans le Garçon et le héron, celui que va rencontrer le héros Mahito et qui doit accepter ou non de reprendre le flambeau. Un processus de création thérapeutique, du moins dans la forme puisqu’on ne peut pas vraiment dire que Miyazaki aille beaucoup mieux en fin de compte… Mais cela permet au moins de rappeler que tous les articles un peu nazes qui voulaient absolument que le vieux créateur soit Miyazaki dans le film et que le héros soit son fils Goro allaient quand même sacrément vite en besogne.

Julien : Le crépuscule des hommes d’Alfred de Montesquiou

En marge de la sortie du Nuremberg de James Vanderbilt, il se trouve que j’ai entamé sans trop faire attention à la coïncidence, la lecture du Crépuscule des hommes, prix Renaudot 2025 dans la catégorie Essai signé du journaliste Alfred de Montesquiou (par ailleurs descendant de la famille aristocratique dont le nom traverse les livres d’histoire depuis plusieurs siècles). Hormis le fait qu’ils abordent un événement identique, à savoir le procès de Nuremberg qui jugea les principaux responsables nazis capturés vivant, les deux oeuvres n’ont en réalité pas grand chose à voir. Le film est une production hollywoodienne de facture assez classique, pas aussi déshonorante qu’il n’y paraît quoi que forcément extrêmement réductrice et schématique. Eh, même l’idée de faire jouer Hermann Göring à Russell Crowe n’est pas le naufrage auquel on aurait pu s’attendre. C’est médiocre, mais ça a le mérite de pointer du doigt les contradictions inhérentes à un procès qui fut malheureusement nettement plus symbolique que vraiment fondateur, si ce n’est des tensions qui aboutiront sur la Guerre froide.

Le livre de Montesquiou, lui, est un intrigant prolongement qui s’attarde non pas sur le procès en lui-même, mais sur le traitement qui en fut fait de la part des journalistes et intellectuels qui l’ont couvert. Car Nuremberg fut aussi le siège d’un bouillonnement culturel pour de multiples raisons. De nombreux techniciens hollywoodiens furent mobilisés pour filmer non seulement la guerre, mais aussi les découvertes abominables des camps de concentration. Des intellectuels ont couvert le théâtre du conflit comme correspondants de guerre, ou même engagés dans l’armée. Au long des 350 pages du roman, on croise des noms connus et des destins illustres : Joseph Kessel, Elsa Triolet, John dos Passos, Martha Gelhorn (alors en plein divorce d’un certain Ernest Hemingway…), tous réunis le jour dans le palais de justice de Nuremberg, rebâti à la hâte par les Américains, la nuit dans le château de l’industriel Faber-Castell (celle des crayons de couleur professionnels), confisqué par la Wehrmacht pendant la guerre.

La grande force du Crépuscule des hommes est de saisir l’esprit de ce qu’était Nuremberg à l’automne 1945 : une ville détruite, rasée pour l’exemple, encore loin d’être « dénazifiée ». Un microcosme qui prend à peine connaissance de l’ampleur de la barbarie nazie, à laquelle certains sont incapables de faire face tandis que d’autres la traitent avec une étonnante légèreté, comme par déni. Un nid de guêpes où tout le monde se méfie de tout le monde et où l’unité de façade des vainqueurs se lézarde vite. On y voit une Amérique triomphante qui bombe le torse en imposant ses valeurs à tout le monde ; une Grande-Bretagne revancharde qui ne comprend guère l’intérêt de ce simulacre mais s’efforce de faire bonne figure ; une France ruinée et sous-représentée, qui cherche plus le vengeance que la justice ; et une URSS qui découvre véritablement l’échiquier international occidental sur lequel il compte bien se faire une place. Ecrit à la manière d’un recueil de chroniques, Le crépuscule des hommes se lit comme un roman historique (bien que tout soit selon son auteur véridique et sourcé), comme une sorte de complément derrière les grands faits historiques. C’est une tentative, parfois imparfaite, mais toujours vivante, d’aller chercher l’humanité, dans ce qu’elle a aussi de plus inconséquente et ridicule face à l’Histoire, dans des moments où celle-ci a justement été plus ébranlée que jamais.

Juliette « Antigone » : Araya de Margot Benacerraf

Dans Araya, Margot Benacerraf refuse tout misérabilisme pour faire un portrait poétique qui confine au mythologique d’un village et de sa communauté, isolé·es dans les déserts de sel. Le travail est un rituel, une danse et surtout une collaboration avec la nature, qu’elle soit la mer où les oiseaux. La nature donne, les hommes récupèrent sans l’exploiter. La seule chose qu’ils poussent à bout c’est leur corps mais ils n’abîment pas ce qu’il y a autour d’eux. Le travail ici crée aussi la communauté, chacun a une place pour que le village fonctionne de manière égalitaire. La forme du film, sûrement un peu scénarisée, est assez simple : 24 heures dans ce village en suivant un à un tous les maillons qui créent l’harmonie. Chacun à une place dans cette mini société, un élément important pour comprendre la philosophie en réalité assez complexe du film. Au premier abord on pense que rien n’est enviable dans cette vie qui ressemble à l’idée qu’on se fait de la misère.

Araya, Margot Benacerraf,1969

De plus, la réalisatrice replace ce commerce du sel dans la logique coloniale, rappelant l’exploitation espagnole en son début et, à sa fin, elle ramène le capitalisme par les machines. Les camions, dynamites, tapis roulants sont filmés comme des monstres bruyants qui s’opposent au calme et à la grâce du corps des travailleur·euses. Pourtant, on pourrait légitimement se dire que cette aide peut les aider à sortir de la répétition et de l’exploitation quotidienne pour espérer s’élever socialement. Mais, en réalité, si les machines prennent leur place, il n’en ont finalement pas plus dans la société. Le film fait le choix de ne jamais sortir de ce village afin que ressorte de façon claire le fait qu’il est presque un pays à lui tout seul. Les machines qui se prétendent sauver et qui travaillent plus ne sont qu’une nouvelle colonisation dans un lieu qui avait réussi à se singulariser malgré son histoire. Par un très beau plan montrant les oiseaux s’envoler, la réalisatrice sous-entend aussi subtilement que le corps humain est limité dans ce qu’il prend à la nature ce qui crée l’équilibre ; alors que les machines consomment, dévorent, en demandent trop. Surtout, les machines emmènent ce qu’elles prennent. Alors que les travailleur·euses peuvent prendre avec eux du sel, pêchent leur propre poisson, les camions, les bateaux, eux, gardent tout.

Ainsi la notion qu’on se fait d’une vie d’exploitation et de misère est challengée par ces machines qui libèrent le corps des travailleur·euses mais en même temps lui enlève son identité. Ce village est un groupe uni, résilient et patient qui a pu se construire autour du sel et a pu créer sa propre culture vénézuélienne. Ce film est donc fascinant à plusieurs égards. Sa mise en scène sublime et très poétique, sa narration mythologique en font déjà un pur objet esthétique et expérimental dans son approche du documentaire. Mais il m’a aussi énormément questionné sur les notions d’exploitation, de travail, de libération, sur ce qu’on pense de la misère, sur la pitié mal placée. Bref un film important qui défie celui qui le regarde.

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