The Innocents : La guerre des boutons

En voilà un film qui a bien sa place à l’étrange festival, puisque l’adjectif lui colle très bien à la peau. Nouvelle réalisation d’Eskil Vogt, que l’on connaît davantage comme scénariste collaborateur fréquent de Joachim Trier, The Innocents parle de l’univers de l’enfance et de sa frontière avec celui des adultes, de sororité (littérale), du Mal et de la cruauté enfantine, de pouvoirs magiques… Le tout en un peu moins de deux heures de cinéma de qualité, qui peuvent paraître longuettes, et paradoxalement trop chargées. Tâchons de débroussailler.

Le film s’ouvre sur le visage d’Ida, une petite fille de neuf ans qui part découvrir son nouveau chez soi avec ses parents et sa grande sœur autiste, Anna. C’est l’été, et dans la petite cité résidentielle, il n’y a presque pas d’enfants avec qui jouer ; même pas sa sœur, qui n’est pas en état du fait de son handicap. Elle finit par trouver deux autres enfants avec qui faire des pâtés de sable, de la balançoire, faire flotter des cailloux rien qu’en les regardant ou encore communiquer par la pensée. Que des activités normales, quoi. La grande sœur se retrouve également embarquée dans leurs aventures… Et elle aussi développe des pouvoirs.

Si Ida reste la seule à ne pas obtenir de don surnaturel (apparemment), on comprend très vite que c’est dans l’enfance que s’exprime des capacités que les adultes ne seraient pas capables de rationaliser. Le film est entièrement à hauteur d’enfants, et les parents n’existent qu’à travers les vies de leurs progéniture ; ce qui participe à créer une atmosphère prenante et étouffante. Si « les enfants sont des monstres » est une trope assez commune, elle prend une forme toute particulière ici dans le rapport d’Ida à celui qui devra l’antagoniste principal du film : on confronte ainsi la cruauté banale et innocente de l’enfance à celle de ce qui est réellement dangereuse. On voit par exemple la petite fille pincer sa grande sœur en espérant une réaction, puis aller bien plus loin en ne comprenant pas que si Anna ne dit pas qu’elle a mal, ce n’est pas parce qu’elle ne ressent pas la douleur mais parce qu’elle est incapable de l’exprimer.

Les couleurs des vêtements des protagonistes et antagoniste dans le film font très vite penser aux uniformes de X-Men, et de Magneto… Peut-être qu’on extrapole, mais personne ne va nous en empêcher.

En comprenant, à l’aide des pouvoirs d’une autre enfant nommée Aisha, ce que sa grande sœur ressent réellement, Ida va littéralement perdre son innocence et comprendre l’existence d’un monde autour d’elle ; ce que l’antagoniste n’arrivera jamais à dépasser. Pour lui, jouer et s’amuser est la seule possibilité et peu importe ce qui arrive aux autres. Le point de vue à hauteur d’enfant nous fait bien vite comprendre qu’il sera impossible d’expliquer aux adultes ce qui se passe, pourquoi il y a des morts dans leur petite cité. La limite narrative ici étant : le spectateur ne comprend pas le comportement des parents à plusieurs reprises, qui ne réagissent pas aux horreurs qui se déroulent devant eux. On comprend la démarche, mais cela sort du film régulièrement.

La mise en scène est également à double tranchant dans The Innocents. Le film, bien que débordant de péripéties et rebondissements jusqu’à l’affrontement final, est aussi très lent, voire contemplatif. Il installe son surnaturel dans le quotidien grâce un mixage son particulièrement réussi et terriblement immersif, qui est d’autant plus impressionnant lors des séquences où un personnage se fait manipuler par la pensée.

De plus, les pouvoirs d’empathie d’Aisha, qui mettent en relation les personnages même à distance, se prêtent parfaitement à un langage de cinéma : le montage est en lui-même un super-pouvoir. Autrement dit, c’est par moment super cool à regarder. Mais cette emphase lente et ce montage extrêmement réfléchi participent aussi à la plus grosse erreur du film : Eskil Vogt prend son sujet bien trop au sérieux. Au delà de la métaphore sur la cruauté de l’enfance via des super-pouvoirs, et du discours plutôt joli sur la sororité retrouvée malgré un handicap (et encore, le rapport pouvoir /handicap demeure casse-gueule), il n’a pas l’air de vouloir assumer ses envies de cinéma de genre.

Autrement dit : mec, les X-Men c’est cool ! Si tu as envie de faire un film de X-Men, lâche-toi et n’aie pas peur de ne pas être pris au sérieux ! C’est comme si The Innocents tendait vers une œuvre populaire, mais se refusait d’assumer ses influences clairement comic-bookiennes. Le concept est cool, les X-Men sont cool, pourquoi se priver et se draper d’un voile pudique de cinéma qui pète plus haut que son cul ? Il y avait sûrement un meilleur équilibre à trouver ; ce qui n’empêche pas le film d’être largement réussi, et intéressant.

The Innocents, un film d’Eskil Vogt.

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