Séries Mania 2026 : Les découvertes comédies de Cinématraque

Au moment de la découverte du programme de cette édition 2026 de Séries Mania, force est de constater qu’au milieu des inévitables polars poisseux et fresques historiques à grand sujet, la sélection de cette cuvée laissait une grande place à la comédie, dont certaines portées par des pitchs assez savoureux. Au milieu de la sinistrose internationale ressentie par tout le monde du fait d’un contexte international morose (en ce qui concerne l’état de la production télévisuelle) voire proprement angoissant (la guerre, le fascisme, la France à Macron…), c’est comme si le festival voulait offrir quelques bulles de respiration bienvenue non pas pour oublier quoi que ce soit, mais surtout pour relâcher un peu la pression. Qui plus est; l’agenda de cette édition a réussi à caser quelques-unes d’entre elles dans un même bloc avec une première projection au cours de ce week-end de festival. Alors parce qu’à Cinématraque on est aussi des petits rigolos (et pas uniquement sans le vouloir), voici un petit tour d’horizon des comédies qui ont marqué ces premiers jours Séries Mania à Lille cuvée 2026.

The Flaws (ZDF/Allemagne – Panorama International)

Le pitch : The Flaws, ce sont les failles des fonctionnaires allemands typiques : obéissants, discrets et incroyablement incompétents. Menacés de licenciement, un quiproquo les propulse dans un programme de formation avancée. À bord d’un bus autonome, ils entament un périple absurde, entre révolution en chariots élévateurs et une tentative très malavisée d’entrer au paradis, bref, un désastre professionnel total.

Soyons honnêtes, quand on parle de production d’humour burlesque, on ne pense pas forcément toujours en premier lieu à l’Allemagne. Cela dit, peu de teasers présentés pendant la conférence de presse n’avaient autant attiré l’oeil de l’auteur de ces lignes que celui de Das Manko (“l’erreur” dans la langue de Dirk Nowitzki), traduit à l’international sous le titre au pluriel The Flaws, qui sied sans doute mieux pour saisir l’essence collective de ce projet. Les Manko sont une petite dizaine et comme les nains de Blanche-Neige, chacun d’entre eux a un trait de personnalité particulier et un nom qui le reflète. Ils ne parlent pas, ou peu, et ont tous plus ou moins le charisme que l’on peut associer à un fonctionnaire allemand dans une fiction de l’après-midi sur France 3.  Seulement voilà : ce sont aussi des victimes du capitalisme débridé, donc ce sont aussi des héros du prolétariat.

Copyright : razor-films

Format en quatre épisodes (dont les trois premiers ont été montrés à Séries Mania), The Flaws est un portrait par le burlesque de l’aliénation du travail qui amène forcément à la placer sous d’écrasantes références comme Les Temps Modernes de Chaplin ou Playtime de Jacques Tati (Tati étant l’évident maître à penser derrière l’approche esthétique de la série). Mais son spectre burlesque s’étend bien au-delà, permettant à chacun de picorer ce qu’il souhaite (insérer meme de Leonardo DiCaprio qui pointe l’écran de sa télé dans Once upon a Time in Hollywood) : un humour de troupe méta proche du Mischief Theatre (génial groupe londonien à l’origine entre autres de l’hilarant The Play that Goes Wrong), une physicalité très keatonienne, une gaucherie rêveuse lorgnant vers le duo Abel et Gordon, l’emprunt du faux freeze frame des merveilleux génériques de Police Squad (en couleur!) des ZAZ, et même un travail de plasticité de la voix s’aventurant vers Wallace et Gromit et autres productions Aardman.

Généreuse sans forcer dans l’humour, The Flaws arrive qui plus à gérer plutôt finement des arcs narratifs même sommaires : chacun de ses nombreux acteurs (qui ne forment d’ailleurs même pas une troupe à la ville, ce qui rend leur performance presque plus impressionnante encore) a son moment de gloire et son propre développement au fil des trois épisodes. Costumes beiges et pulls à col roulé, intérieurs en lambris et friches industrielles, groovy comme du Kraftwerk : The Flaws est beau comme l’intérieur d’un catalogue La Redoute de 1992. Espérons qu’ARTE ou une autre chaîne fasse valoir jusqu’au bout l’amitié franco-allemande et mette la main sur ce beau coup de poker tenté par la ZDF.

The Audacity (AMC/Etats-Unis – Compétition Internationale)

Le pitch : Au cœur de la Silicon Valley, The Audacity dissèque les désillusions, les egos démesurés et les failles éthiques de ceux qui se sont autoproclamés les nouveaux maîtres du monde. Milliardaires blasés, gourous-psychiatres, bros de la tech bio-hackés et labos d’IA : dans cet univers où même les adolescents sont « optimisés » en écoles d’élite, le PDG d’une entreprise de data-mining (Billy Magnussen) transforme l’influence en profit et le savoir en pouvoir. Une comédie dramatique grinçante sur les délires de grandeur qui redéfinissent notre réalité.

Les années 2010 ont vu le passage, parmi les comédies emblématiques de cette décennie, de l’hilarante Silicon Valley, qui brocardait la déconnexion grandissante du monde de la tech avec le réel, notamment dans sa quête effrénée de profits. Mais dix ans plus tard, les gentillets Hendricks ou Guilfoyle, et même le délicieusement insupportable Peter Greggory, font pâle figure en comparaison de ce qu’est devenu le monde de la Silicon Valley, qui s’est radicalisé à vitesse grand V vers le technofascisme suite à la réélection de Donald Trump. Une réactusalisation était donc bienvenue à l’heure de l’hégémonie des Elon Musk, Peter Thiel, Sam Altman ou Alex Karp, dont les convictions politiques extrémistes ont contribué à façonner certaines avancées technologiques terrifiantes.

Copyright : Ed Araquel/AMC

Cette réactualisation, on la doit à Jonathan Glatzer (avec un T, rien à voir avec le réalisateur de La Zone d’Intérêt). Scénariste en vue ayant contribué notamment à l’écriture de Better Call Saul ou Succession, Glatzer se lance en tant que showrunner aux manettes d’une série qui ne cache pas l’influence des précédentes entrées de la filmographie du bonhomme. Pour donner vie à son nouveau gourou de la tech, Glatzer s’est tourné vers Billy Magnussen, sourire carnassier mi-prince Disney fadasse, mi-Adonis shooté à la kétamine, un rôle taillé sur mesure par l’acteur qui envahit jusqu’à l’épuisement l’écran à chacune de ses apparitions. Parfaite incarnation du tech bro masculiniste puant d’autosuffisance et paranoïaque jusqu’à la moelle, son Duncan Park est une caricature peut-être un poil sage des authentiques psychopathes qui dirigent aujourd’hui le secteur des hautes technologies aux Etats-Unis, mais n’en demeure pas moins un chouette personnage de comédie, qui imprime le rythme trépidant d’une comédie à qui on peut reprocher certaines choses, mais pas de se ménager.

L’ensemble vire parfois un peu au trop plein au niveau de la gestion des arcs narratifs au sortir des deux premiers épisodes, avec quelques personnages à peine esquissés. Mais cette synthèse criarde, à la limite de la boursouflure, de Succession, Billions, Veep et même un peu de Barry (au-delà de la présence au casting de la toujours impeccable Sarah Goldberg) capte quelque chose de la déconnexion totale d’un milieu en autarcie avec le réel lui-même, jouant comme dans une cour de récré avec les libertés individuelles de tout un chacun. The Audacity ne s’élèvera très certainement pas au niveau des très belles séries auxquelles elle peut être comparée, mais rien que pour son impressionnant casting (même pas eu le temps de glisser un mot sur le chouette numéro de visionnaire dépressif de Zach Galifianakis), on va garder un oeil dessus.

Small Prophets (BBC/Angleterre – Panorama International)

Le pitch : Depuis la disparition inexpliquée de sa petite amie Clea il y a sept ans, Michael dérive. Lorsque son père déterre une ancienne recette alchimique, Michael tente le tout pour le tout : créer des esprits capables de prédire l’avenir. Aidé de son amie Kacey, il cultive ces créatures dans sa remise, espérant qu’elles répondront à son unique obsession : reverra-t-il Clea ? Mais en s’éveillant, les esprits déclenchent une série d’événements étranges.

Comme souvent avec les séries anglaises de la BBC, difficile de véritablement classer une série comme Small Prophets comme une pure comédie ou non. Mais comme souvent, le débat sur les étiquettes n’a guère d’intérêt une fois posé devant la création créée, écrite et réalisée par l’acteur Mackenzie Crook, grand échalas maigrichon au visage creusé ayant traîné sa mine fatiguée dans une quantité astronomiques de seconds, troisièmes voire quatrième rôles ces vingt dernières années (The Office UK, Game of Thrones, la saga Pirate des Caraïbes…). Ici encore, l’acteur se met en retrait en s’offrant un tout petit rôle, celui du chef de rayon du supermarché dans lequel travaille Michael, le héros de Small Prophets, incarné par l’acteur Pearce Quigley.

Copyright : Hot Olives Production

Barbe hirsute et épaules tombantes, Michael traîne son spleen et son aigreur depuis la disparition brutale de sa petite amie, cultivant à l’envi le one-liner bien senti et les répliques nihilistes. Seuls semble échapper à son ennui existentiel son amitié naissante avec sa jeune collègue Kacey et son lien avec son père Brian (incarné par le légendaire ex Monty Python Michael Palin), hébergé dans une maison de retraite et qui prétend être capable d’élever dans son jardin des homoncules capables de lire l’avenir. On aurait très bien pu s’en arrêter là, mais Michael découvre dans ses archives familiales que son père n’a pas totalement perdu la tête, trouvant dans cette découverte hors du commun la possibilité de retrouver son amour perdu.

Small Prophets illustre parfaitement le talent inimitable des fictions britanniques quand il s’agit de concilier un sens de l’observation sociale quasi naturaliste et des embardées bigger-than-life en apparence grotesque. Les pièces du puzzle ne sont pas censées s’emboîter, mais pourtant, tel le diplomate à l’anglaise de Rachel Green, les couches narratives disparates de Small Prophets débouchent sur une série excentrique et pleine de charme, notamment grâce à la mine fatiguée et attendrissante de Pearce Quigley, qui connaît ici sans doute son premier vrai premier rôle à la télévision britannique. Dépourvue de tout cynisme, cette petite bulle de fantaisie triste a connu un très beau succès d’audience lors de son lancement en février, ce qui pourrait l’amener à prochainement travers la Manche, ce qu’on lui souhaite en tout cas.

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