Pleasure : Cinématrique Strikes Back

On sait que les articles Cinématrique vous avaient manqué. On saute sur l’occasion avec Pleasure, présenté en compétition lors du Festival de Deauville. Huit ans après son court métrage éponyme, la réalisatrice Ninja Thyberg nous immerge dans l’industrie pornographique aux États-Unis, à travers les yeux d’une jeune suédoise de vingt ans. Fraîchement arrivée à Los Angeles, elle a pour but de faire carrière et devenir une nouvelle vedette du X. Pour se faire une place, il faut cependant viser toujours plus haut, et toujours plus fort, dans un milieu où la toxicité est de mise…

Pleasure avait tous les ingrédients pour titiller le public deauvillais. Du porno et une interdiction aux moins de 18 ans dès le premier jour de la compétition, on s’attendait à des départs en masse, des huées, des exclamations d’horreur. Alors oui, il y aura eu quelques petits vieux choqués, des personnes qui trouvent qu’un tel film présenté sur grand écran soit indécent, mais les gens sont malgré tout restés. Et tant mieux, puisque le film a plutôt eu l’effet d’un bon fist que d’une petite tape sur la fesse droite. Prends ça, Christian Grey !

Son pseudo est Bella Cherry. Par sa jeunesse et son apparence (une petite blonde aux yeux bleus), elle représente l’un des nombreux fantasmes qui hantent l’industrie pornographique – et constituent bon nombre de recherches et/ou de catégories de vidéos. Pleasure aborde le sujet du fétichisme sans détour, notamment celui qui est attaché aux acteurs noirs, non seulement pour la taille supposée de leur appendice masculin, mais aussi de leur exploitation scénique. On parle bien évidemment de la catégorie « interraciale », dénoncée avec raison par l’un des personnages comme perpétuant des clichés racistes.

Ninja Thyberg nous fait vivre le film à travers les yeux de son personnage principal, incarné par Sofia Kappel. Encore amatrice, Bella doit se constituer sa communauté et accomplir certains types de scènes avant de rejoindre des studios plus prestigieux. La réalisatrice aurait-elle pu faire un meilleur choix que Sofia Kappel, dont il s’agit aussi du tout premier rôle ? Elle avoue avoir cherché quelqu’un qui avait le même état d’esprit de son personnage : fragile en apparence, mais capable de faire preuve d’énormément de force. Car telle est la trajectoire de Bella, d’abord soumise aux impératifs du milieu, avant de faire ses propres choix et de dominer totalement la situation. Le film n’occulte pas pour autant une idée de sororité entre les actrices et femmes du milieu, bien que les coups bas soient parfois de mise pour faire chuter une icône et prendre sa place.

Soirée pyjama !

Pour autant, Ninja Thyberg présente l’écart constitué par les tournages, qu’ils soient dirigés par un homme ou une femme. Si le consentement est sur toutes les lèvres, il est tout relatif côté masculin : lors d’une scène hard/de domination, Bella est malmenée par deux hommes. La mise en scène est alors bien plus suffocante, et le changement de tonalité d’autant plus surprenant dès que le réalisateur de la scène demande de couper. La violence des hommes envers l’actrice, plus très certaine de ses envies, laisse alors place à une étonnante bienveillance… qui n’est en fait que de façade. L’opposé total d’un tournage majoritairement féminin – bien qu’aussi hard – où le bien-être et le respect sont des valeurs fondamentales.

À aucun moment Pleasure ne sonne faux, d’autant plus car le film s’entoure d’un casting intégralement issu de l’industrie pornographique – à l’exception de Sofia Kappel. Fruit de six ans de recherche, Pleasure fait cependant un peu les frais des retards occasionnés par le Covid-19 (sélectionné à Cannes en 2020, le film a été officiellement projeté pour la première fois en février dernier à Sundance). Peut-être n’est-ce qu’un hasard de calendrier, mais il aurait été judicieux de voir le film s’attaquer aux nouvelles plateformes de diffusion pornographiques (OnlyFans, MYM…), qui mettent aux icônes de se mettre en valeur tout en s’affranchissant des studios. Cela n’empêche pas pour autant Pleasure d’avoir marqué la compétition officielle du festival et de faire partie des grands favoris pour le palmarès !

Pleasure, de Ninja Thyberg. Avec Sofia Kappel. Sortie en salles françaises le 20 octobre 2021. Présenté en Compétition lors de la 47e édition du Festival du cinéma américain de Deauville.

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