Don Juan : Demy molle

Thierry Frémaux a mis en garde le public avant la projection de Don Juan dans la sélection hors-compétition Cannes Première : « il s’agit d’une comédie musicale mais française, ne vous attendez pas à un musical hollywoodien ». C’était en effet un avertissement salutaire de sa part. Encore aurait-il pu également éviter tout simplement de parler de « comédie musicale » tant la proposition de Serge Bozon, Don Juan, s’écarte de ce noble genre du cinéma.

Il y a bien quelques morceaux chantés, notamment par Alain Chamfort, au fil de ce film qui a effectivement une tonalité musicale très présente. On pourrait presque croire que Bozon va se frotter à l’héritage de Jacques Demy étant donné que le film enchaîne rapidement deux chansons dans ses premières minutes. Mais, au final, les chansons sont rares et servent plus de ponctuation que de squelette à cette réinterprétation du personnage de Molière. Le film se concentre sur un couple : Laurent (Tahar Rahim)  et Julie (Virginie Efira). Leur amour passionnel est perpétuellement entravé par les doutes de Julie sur la fidélité de Laurent, qui ne peut s’empêcher par un regard de trahir ses penchants. S’en suit un jeu d’union et de désunion articulé autour de la représentation de la pièce de Molière.

Oui, c’est toi le plus beau Tahar

Laurent est donc le nouveau Don Juan. Mais c’est un Don Juan qui ne fantasme qu’une seule femme, Julie, dont le visage semble phagocyter tous les autres. Laurent voit Julie partout, et c’est uniquement quand il est en couple avec elle que les autres femmes redeviennent des tentations. De cet amour impossible à satisfaire, Bozon tire une comédie à la tonalité très étrange et abstraite. Le jeu de mise en abyme et de faux-semblants qu’il met en place est une approche intéressante pour redonner de la modernité à la célèbre figure du séducteur. Tout est très élégant et maîtrisé dans ce film délicat qui cherche à interroger les ressorts du désir et de la déception amoureuse.

Mais dieu que tout cela est abstrait. Pour un film sur le désir, il est dommage de se contenter de ces jeux cérébraux qui ne disent rien de ce que ressentent les personnages. Il faut donc croire ce qu’on nous dit ou ce qu’on nous chante, puisque Don Juan ne montre pas l’amour. Il préfère tourner autour et s’amuser de son propre discours, ce qui, à la fin, peut paraître un exercice, certes amusant mais un peu léger. Son dispositif narratif souvent complexe sans raison n’aide pas non plus le spectateur à se sentir concerné par l’histoire de Laurent et Julie. Et le désir que Don Juan finit par susciter est celui que le film s’arrête. C’est d’autant plus frustrant qu’il y a beaucoup (trop ?) d’idées de mises en scène. Mais le talent indéniable de Serge Bozon pour faire advenir de nouvelles façons de filmer l’ordinaire ne suffit pas à (sup)porter le film sur sa longueur.

Il y a de belles choses dans Don Juan, mais elles se perdent malheureusement dans un édifice trop complexe pour son propre bien. A trop vouloir jouer avec la représentation du désir, Serge Bozon finit par l’effacer totalement de son film, comme un joueur de foot qui à force de dribbler oublie de prendre le ballon avec lui. Le film pourra intéresser par son audace narrative et son élégance, mais il est fort à parier qu’il laissera une grande partie de ses spectateurs sur le bord de la route.

Don Juan de Serge Bozon avec Tahar Rahim, Virginie Efira et Alain Chamfort

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