Eo : Skolimowski, du vague à l’âne

L’annonce en compétition d’Eo, nouveau long-métrage de Jerzy Skolimowski, avait cueilli par surprise les observateurs cannois lors de l’annonce de la sélection officielle de ce 75ème festival de Cannes. Déjà parce que le vénérable cinéaste polonais, âgé aujourd’hui de 84 ans, n’avait plus donné de nouvelles sur les écrans depuis le thriller 11 Minutes il y a de cela sept ans, pas forcément son exercice le plus mémorable. Ensuite, parce que le pitch de son retour à Cannes avait de quoi faire lever quelques sourcils dans l’assistance. Eo, également titré Hi-Han en langue anglaise, raconte l’histoire… d’un âne, que l’on suivrait dans un périple allant de la Pologne à l’Italie à travers l’Europe centrale.

Bien curieuse histoire que celle de l’âne au cinéma, parent pauvre du cheval mais qui a laissé son empreinte au petit trot dans l’histoire du septième art, d’Au hasard Balthazar de Robert Bresson (influence évidente du film de Skolimowski) au tout récent Antoinette dans les Cévennes, en passant par une autre vénérable institution cannoise, Shrek. Il faut dire que par son existence même, le baudet est un personnage de cinéma en soi : mal aimé et incompris, bien plus intelligent que ce à quoi l’imagerie populaire l’associe traditionnellement, il peut incarner quelque chose de différent du reste de ses congénères équidés, moins majestueux, plus besogneux et résilient.

L’âne d’Eo (ou plutôt les six ânes qui ont servi pour le tournage) débute pourtant son parcours là où on ne l’attend pas forcément : dans un zoo, où il forme un numéro de duettistes avec sa maîtresse Kasandra (l’actrice polonaise Sandra Drzymalska), avec laquelle il noue une relation fusionnelle. Sauf qu’jour, sous l’action de manifestants anti-zoo animaliers, l’ensemble des bêtes du cirque est saisie et arrachée à leurs maîtres, y compris Eo, qui débute alors un long périple sur les routes européennes, qui vont le confronter à la dureté du monde et de l’être humain.

En son temps, c’est à un autre animal mal aimé, le cochon, qu’un autre grand cinéaste, George Miller, avait consacré une épopée homérique. D’une certaine façon, Eo est une sorte de version hallucinée et hypnotique de Babe, le cochon dans la ville, avec ses mêmes visions de cauchemar et de terreur, exacerbées au décuple. D’Au hasard Balthazar, Eo reprend la structure du roman picaresque (qui inspira à notre cher Mehdi, rendons à César ce qui lui appartient, l’épatant jeu de mots Donkey-chotte, du moins suffisamment épatant pour faire son effet à 23h50 dans une semaine à cinq heures de sommeil de moyenne), qui font se succéder une multitude d’aventures et rencontres édifiantes, sans aucun lien entre elles, sur le parcours de notre héros.

Sauf qu’ici, Skolimowski entend faire pénétrer au spectateur la psyché de notre âne, par le jeu du montage, du cadrage, et surtout de la musique, composée par Pawel Mykietin, qui sert de moteur et de métronome au film. Bien que les prémisses d’Eo reprennent celles d’Au hasard Balthazar, et derrière l’évident hommage que le film de Skolimowski rend à celui de Bresson, les deux films diffèrent radicalement dans leur messages et leurs intentions. Là où le dénuement bressonien désamorçait en amont toute larmoyance, ici Skolimowski prend le pli de faire de son Eo une pure fable naïve et de son héros un Candide à quatre pattes. Le réalisateur polonais n’entend pas esquiver la naïveté de son personnage, au contraire il l’empoigne et compose un véritable conte cinématographique, presque enfantin s’il n’était pas par moments si terrifiants.

Cette naïveté revendiquée sera mal interprétée par certains, qui ne verront dans Eo qu’un pensum environnementaliste lourdingue sur la condition animale, là où Skolimowski cherche surtout à ausculter la noblesse d’un animal trop souvent méprisé, à qui on répète tout le temps qu’il n’est pas un cheval, que l’on perd au milieu des porcs, des vaches, qu’on trimballe comme mascotte moquée au milieu d’une bagarre de hooligans, qu’on ne voit que dans sa dimension utilitaire, animal purement prosaïque dont on se débarrasse une fois qu’il ne sert plus à rien. On pourrait à raison reprocher à Skolimowski de s’égarer de son objectif à quelques moments, notamment lors d’une séquence assez hors sujet avec Isabelle Huppert, sans aucun autre intérêt que de faire dérailler le rythme du récit (mais bon, les cabotineries de Zaza sont à Cannes ce que n’importe quel épuisant fan service est aux fans de Marvel, nous ne sommes pas si différents). Mais puisque toute vie en ce monde est sacrée, alors pourquoi ne pas filmer la plus commune d’entre elle comme celle d’un héros de tragédie grecque ?

Voyage sensoriel et impressionniste ramassé et parfois bouleversant, Eo fut le premier électrochoc d’une sélection cannoise jusqu’ici de qualité, mais peut-être encore un peu sage pour emballer le festivalier. Au milieu des maîtres-étalons, c’est un âne, un simple âne, un âne majestueux, qui est venu ruer dans les brancards. Un âne qui comme Ulysse a traversé le monde, alors que son seul désir était de rentrer chez lui. Quelle odyssée!

Eo de Jerzy Skolimowski avec Sandra Drzymalska, Isabelle Huppert, Lorenzo Zurzolo…, sortie en salles encore inconnue

1 thought on “Eo : Skolimowski, du vague à l’âne

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.